[Glané] Enfants placés, trajectoires tremblantes

Extraits choisis de l'article publié sur Slate.fr  qui a donné la parole à des adultes ayant grandi dans des foyers d'accueil. 

[...]

«Ce qui m’a sauvée, c’est de ne pas avoir besoin d’amour.» Les mots sonnent dur dans la voix douce de Magali Panova, ancienne enfant des foyers français. «C’est terriblement compliqué de sortir de l’ASE et de se rendre compte qu’en fait, on a besoin de reconnaissance. Et qu’on n’y a pas accès.»

«Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai pas les bases ni l’assise émotionnelle qu’ont les autres, raconte Kévin Balouin, 24 ans, placé à l’âge de 4 ans. Quand ça va pas, tu es armé pour y faire face, ou tu rentres chez toi, tu peux te rattraper à quelque chose. Ne pas avoir pu construire ça avec une des personnes qui m’a accueilli, c’est une lacune que je ne rattraperai jamais.»

S'attacher ou pas?
Cette confiance est pourtant vitale pour le développement de l’enfant placé. «Ceux qui s’en sortent le mieux sont d’abord ceux qui ont réussi à retisser du lien ailleurs, avec d’autres personnes, des “autrui significatifs”, qui peuvent se placer en appui au moment du passage à l’âge adulte», souligne Isabelle Frechon, chercheuse.

Des personnes ressources, Magali Panova en a trouvé autour de ses 9 ans, dans la famille d’un ami proche d’origine laotienne, qu’elle nomme son «petit frère».  "Ils sont devenus ma famille. Je me sentais très en sécurité chez eux, et très intégrée, ce qui pour moi était complètement miraculeux".

Pour Kévin, ce sont les professeurs qui ont été des appuis tout au long de son parcours. Il garde le souvenir précieux d’une «incroyable» institutrice de CM2. «Elle me portait de petites attentions, qui me faisaient extrêmement plaisir. Pour Noël, elle s’était présentée chez Élise pour m’offrir un cahier intime en cuir, un dictionnaire…» Au lycée, deux professeures d’économie et d’histoire l'épaulent «tant au niveau scolaire que personnel. Elles ne s’épanchaient pas forcément beaucoup, mais je me sentais soutenu car elles cherchaient à comprendre ma situation. Elles n’hésitaient pas à prendre une heure le vendredi soir pour discuter de l’avenir».

Délicat passage à l'âge adulte
Entre honte et résilience, l’absence de bases émotionnelles rend très délicat le passage à l’âge adulte pour les jeunes placés. «Encore maintenant, je reste une incasable, raconte Magali. Je ne suis dans aucun milieu social, je n’arriverai jamais à m’intégrer. Ça ne me fait pas souffrir, j’ai appris à trouver un équilibre comme ça. Mais je sais que pour d’autres, c’est très douloureux et pénalisant.» Elle dit puiser sa résilience dans cette tolérance au manque d’amour. «Ça a été plus facile pour moi de ne pas être un animal social. Que le regard des autres ne soit pas un frein.»

Kévin connaît des phases intermittentes. «Je plonge par manque de stabilité, de repères. Je n’ai pas cet allant qu’ont les autres, pas d’attelle, de pilier. Je ne peux pas me permettre de faire des erreurs, parce que je suis vite dans la merde. J’ai la sensation de toujours marcher sur un fil, d’être un funambule, mais sans filet.» Et le vide en-dessous, il le ressent de plus en plus durement avec l’âge. «À 18 ans, j’étais dans une logique combattante, je me disais: ma vie commence.» Aujourd’hui, sa confiance s’essouffle. Depuis la fin de sa classe prépa, il «nage un peu», cherche sa voie.

Fouiller le passé, essayer d'envisager l'avenir
Le temps, Magali l’a pourtant pris pour tenter de mettre du sens sur son passé. Elle a ressenti ce besoin biographique quand les bribes de souvenir qui lui revenaient parfois se sont faites plus pressantes, «dérangeantes», lorsqu’elle-même est devenue mère. «Quand j’ai eu mon fils, j’ai commencé à avoir des flashs de plus en plus fréquents: ma mère dans mon dos qui ouvre une porte, me pousse à l’intérieur, les gens souriants, ma mère qui part et moi qui ne comprends pas…»

Kévin, lui, n’a pas encore consulté le fameux dossier, mais le voudrait bien. «Pour y trouver tout ce qui a été dit sur moi.» Il y a quelques années, sa sœur a lu le sien, et «a mis six mois à s’en remettre. J’ai l’impression qu’il leur faut inventer des problèmes aux gamins, en fait. Tes moindres faits et gestes sont constamment analysés, avec en prime une surinterprétation vraiment nocive. Tout est lu selon la grille de lecture du placement, tout y est toujours ramené. Or le placement d’un enfant n’explique pas l’ensemble de ses comportements.»

[...]

Article à lire en intégralité sur slate.fr

Partager