Quelques considérations sur des chiffres "cyberinquiétants"

Billet invité

Je lisais tout récemment le relais fait par un blogger d’une recherche réalisée aux USA concernant le « cyberharcèlement » chez les jeunes. « 56% des 14-24 ans auraient été victimes de harcèlement digital aux US », titre celui-ci… Des chiffres effectivement alarmants qui m’ont poussé à approfondir la question. J’ai donc été consulter l’étude en question et j’y ai vu un bel exemple des mécanismes qui contribuent à construire une représentation anxiogène du cyberespace.

Tout d’abord, évacuons toute forme de malentendu (à vouloir introduire des nuances, on est parfois mal compris). Il existe des situations problématiques, notamment de harcèlement, sur Internet comme ailleurs. Celles-ci peuvent avoir des conséquences très dommageables, n’en doutons pas… Mais 56% de victimes, c’est beaucoup ! Comment expliquer ce chiffre ?

De façon générale, il est fréquent que les mots utilisés pour désigner les phénomènes étudiés soient galvaudés, mal choisis et/ou mal traduits (lorsqu’il s’agit de recherches menées à l’étranger). De telle sorte que, entre les questions qui sont effectivement posées au panel des personnes interrogées et les termes choisis pour diffuser les résultats, il y a parfois une distance considérable… Dans notre exemple, l’expression « harcèlement digital » est abusive. Pour que l’on puisse parler de harcèlement, outre la volonté de nuire de la part du « bourreau », il faut que les agressions soient répétées, s’inscrivent dans la durée et que la relation entre l’agresseur et sa victime soit asymétrique. En l’occurrence, par « abuse » et « digital harassment », la recherche entend différentes situations qui ne sont pas nécessairement du « harcèlement » au sens propre. Elle agrège un ensemble d’expériences liées à de la malveillance, parfois ponctuelles, aux ressorts et aux conséquences fort disparates. Par exemple, le fait d’écrire en ligne des choses qui ne sont pas vraies sur une personne ou encore de rendre public un message qui était censé rester privé, etc. On retrouve la même tendance dans les chiffres concernant le « sexting ». Les auteurs du rapport de recherche finissent par additionner des situations différentes de telle sorte que les chiffres ne veulent plus dire grand-chose. Sinon peut-être de constater que la toile est le reflet (et fait partie de) notre quotidien. On y retrouve aussi les « violences » et les nuisances du quotidien. Par exemple, comme le soulève également la recherche, des propos discriminatoires. De la même façon, nous pourrions faire une enquête, tant chez les jeunes que chez les adultes, afin de déterminer combien de personnes ont déjà été l’objet d’une malveillance, voire d’une agression, en dehors d’Internet. Probablement obtiendrait-on un pourcentage très important, proche des 100 %. Quelle conclusion pourrions-nous en tirer ? Évidemment, la toile a ses spécificités et nous y avons déjà rencontré des situations très problématiques, notamment parce que le net et les smartphones permettent une diffusion très rapide de l’information (image et vidéo « compromettantes » comprises). Mais les 54% de jeunes dont il est ici question ne concernent pas que ces cas parfois dramatiques…

Le deuxième problème soulevé par cette enquête est la confusion régulièrement faite entre corrélation statistique et lien de causalité. En effet, les enquêteurs nous expliquent à la fin de leur document que « des comportements comme fumer, boire de l’alcool, prendre de la drogue et avoir des activités sexuelles sont plus fréquents chez les jeunes ayant subi des violences digitales ». Bien qu’ils ne le fassent pas explicitement, ils laissent penser qu’il y aurait là un lien de cause à effet. Or, établir un lien statistique (une corrélation) entre deux variables ne veut pas dire que l’une est la cause de l’autre. C’est une notion de base en statistique, mais qui est souvent oubliée au moment de produire des résultats racoleurs. C’est ainsi que, il y a quelque temps, une recherche montrait une corrélation entre le fait d’avoir mangé beaucoup de sucreries dans son enfance et le fait de devenir délinquant. Doit-on en déduire que le sucre rend sociopathe ? Ou faut-il ici solliciter d’autres variables pour expliquer ce lien, comme le style d’éducation reçue, par exemple ?

Autrement dit, méfions-nous des chiffres à l’heure où ceux-ci sont régulièrement convoqués pour les prises de décision. Il est toujours intéressant de s’inquiéter de ce qu’ils désignent exactement. D’autant que, n’en doutons pas, rien n’est plus « vendeur » qu’une enquête bien angoissante.

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