En quoi le pédophile prend-il aujourd'hui une place particulière?

Psychiatre et psychanalyste, Jean-Pierre Lebrun dirige la collection Humus, Subjectivité et Lien social aux éditions Erès. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont "Un monde sans limite" (Erès, 1997), en collaboration avec Charles Melman, "L'Homme sans gravité" ( Denoël, 2002),
"Des lois pour être humain" avec André Wénin ( 2008).

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Nous sommes tous des pédophiles allemands

Cet article de Patrick Declerck, écrivain, est paru dans Le Nouvel Obs n°2215 du 19 au 25 avril 2007.

« Je n’ai jamais entendu parler d’un crime que je n’aurais pu commettre moi-même » dit un jour Goethe à Eckermann. Certes, Nicolas Sarkozy n’est pas Goethe. Soyons franc, nous serions déjà bien heureux qu’il fût Eckermann. Et, qu’on se le dise, il ignore en particulier, tout de la pédophilie. « Avoir envie de violer un petit garçon de trois ans ? Est-ce que c’est normal ? » Le 10 avril sur France 2, le candidat à l’élection présidentielle posa la question, et y apporta aussitôt la réponse. Non, ce n’est pas normal, et il n’hésita pas à éclairer cette épineuse question éthique et psychopathologique, d’un « témoignage personnel ». Une telle chose ne lui « a jamais traversé l’esprit ».

Derrière le grotesque inhérent à la fausse audace de telles prises de position qui ne s’opposent à rien et risquent encore moins – car enfin qui songe à défendre le viol d’enfant ? – se cachent, à l’examen, des positions plus graves et plus sombres. Ce qui sur France 2 relève du haussement d’épaule amusé, ne fait plus sourire dans les propos que tient le président de l’UMP dans deux échanges qu’il a eus avec Michel Onfray et dont Philosophie Magazine publie dans son numéro d’avril, la teneur. Le pire est maintenant connu : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile… Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que génétiquement, ils avaient une fragilité… ».

On naîtrait pédophile ? On se suiciderait par fragilité génétique ? Non, de telles positions ne font pas « débat ». Il est une perversité de l’idéologie démocratique à penser que tout serait ainsi objet de discussion, d’opinions contradictoires, d’affaire de goûts intellectuels. Non, des faits existent. Il est du savoir – imparfait et parcellaire, mais du savoir quand même – qui transcende l’opinion. Deux et deux ne font pas cinq. Non, on ne naît pas pédophile. Non, le gène du suicide n’existe pas. Mais plutôt que de me substituer ici aux généticiens, il n’en manque pas, qui s’occupent à montrer l’idiotie foncière de telles affirmations, c’est sur les fantasmes inquiétants qui sous-tendent le discours de Nicolas Sarkozy, que j’aimerais attirer l’attention, car à bien les lire, il se dégage des propos tenus à Michel Onfray, une sourde angoisse qui déborde les transparents calculs de positions préparées à l’avance. Ainsi à propos des liens entre situations sociales pathogènes et criminalité : « je me méfie de cette attitude qui consiste à rechercher pour tout acte, aussi mauvais soit-il, des explications pour le justifier. » Ainsi à propos de la montée du nazisme et du choix de la solution finale : « mieux vaut admettre qu’il y a là une part de mystère irréductible plutôt que de rechercher des causes rationnelles. » Ainsi à Michel Onfray à propos d’alternatives tant au communisme qu’au libéralisme : « donc, ça vous intéresse la complexité ? » Ainsi enfin, à propos du connais toi toi-même : « fort heureusement, une telle connaissance est impossible, elle est même presque absurde ! »

L’idée de la pédophilie ne lui a jamais traversé l’esprit ? En fait si. Elle lui traverse même l’esprit au moment précis où il énonce le contraire. Et c’est justement pour cela qu’il se sent poussé à ce négatif aveu. Soyons clair, ceci n’accuse en rien Nicolas Sarkozy de pédophilie, ou n’insinue en aucune manière la présence en lui d’un quelconque désir conscient, mais ce petit pas de côté, en termes techniques, s’appelle une « dénégation »… Aussi n’est-il peut-être pas tout à fait inutile de rappeler la vieille et sobre leçon de l’humanisme freudien qui ne voit dans l’hypothèse d’une tératologique altérité psychique qu’une chimère. Une pauvre manœuvre défensive qui tente désespérément de nous soulager de la vertigineuse horreur de constater en soi la présence, à des degrés divers, à la fois du pire et du meilleur des possibles. Tels sont les axiomes de la théorie des pulsions : Qui que nous soyons, nous les portons toutes en nous : amour et destructivité, sadisme et réparation, hétérosexualité et homosexualité, perversions polymorphes, éros et thanatos… Les différences entre les sujets sont réelles et considérables, mais quantitatives exclusivement et non qualitatives. Le pire des fous, le dernier des sociopathes, avant d’être ce qu’il est dans sa singularité et sa différence, est d’abord un autre moi-même, une caricature de mes propres potentialités.

Rien n’engage là pour autant à un quelconque relativisme permissif, à l’éventuelle abolition de l’abîme entre faire et fantasmer, entre l’acte et ses représentations mentales, mais simplement, immergés sans recours dans l’instable marasme psychique de l’humaine condition, qu’on le veuille ou non, peu ou prou, et pour paraphraser un slogan célèbre : nous sommes tous des pédophiles allemands.

C’est précisément ce vertige-là, celui de l’intériorité obscure et inquiétante, qui angoisse Nicolas Sarkozy. C’est elle qu’il lui faut éviter d’éclairer d’une lumière trop crue. Mieux vaut ne pas trop chercher d’explications aux choses gênantes et aux actes déviants. Mieux vaut avoir la sage prudence de ne pas s’aventurer dans les méandres d’une immaîtrisable « complexité ». A l’exercice contraignant de la rationalité et de la volonté de savoir, on préférera toujours le flou et complaisant refuge du « mystère irréductible ». Et d’ailleurs, « fort heureusement » toute connaissance de soi est impossible. Comment entendre ce « fort heureusement » autrement que comme lapsus et aveu de la terreur intime ?

Nicolas Sarkozy proclame aimer l’action. Il répète à l’envi qu’elle est toute sa vie. Aussi il court Sarkozy, il frémit d’impatience : « adolescent, il fallait que j’attende d’être un adulte, adulte il fallait que j’attende que les générations précédentes lâchent enfin le pouvoir… toujours attendre ! » Quant au but, c’est autre chose : « On n’agit pas pour un résultat. Vous me demandez qui je suis, pourquoi j’agis comme je le fais. Mais si je pouvais vous répondre… » Mais pourquoi donc agir sinon précisément pour obtenir un résultat ? Il n’est qu’une réponse alternative à cette question : pour décharger l’excitation et soulager l’angoisse. Simplement ce n’est plus alors tout à fait d’action véritable qu’il s’agit, mais d’agitation. Non plus tout à fait d’actes, mais seulement de passages à l’acte.
Derrière les mises à l’écart, les fébriles tentatives d’évitement de pensée et de distanciation, les rêvasseries généticiennes et les fantasmes eugénistes non-dits qui les accompagnent nécessairement, il est, dans l’imaginaire sarkozien, un partage radical qui se profile, et des plus effrayants, entre les tarés de naissance et les autres, les monstres par destin et les normaux, les futurs suicidés des pouponnières et les méritantes têtes blondes, les semi-bêtes à kärcheriser et les authentiquement citoyens habitants de Neuilly-sur-Seine. A travers tout cela, c’est l’insupportable part d’ombre au cœur de Nicolas Sarkozy lui-même, c’est sa propre négativité qu’il lui faut nier, réprimer, expulser, chartériser hors de l’espace psychique et social. Putains louches, nègres interlopes, banlieues fangeuses, clodos puants, comme il doit en avoir peur, Nicolas Sarkozy, comme ils doivent hanter ses nuits. Oui, on comprend mieux. C’est à l’exact opposé qu’il aspire. A une société d’hommes debout, droits, respectueux et civils, sans patrimoine génétique douteux, sans penchants inavouables, sans désordre, mais au contraire tout pénétrés du goût de l’effort et du labeur. C’est d’un homme non pulsionnel, d’un homme éviscéré, d’un homme non humain, d’un robotisé humanoïde de l’immaculé positif, dont rêve Nicolas Sarkozy.

Ce serait là, il est vrai, enfin la grande quiétude. L’ultime nirvana de l’indifférenciation généralisée. L’écrasant silence des déserts vidés de toute vie trop remuante. La paix éternelle des cimetières. L’impassible repos du minéral, dont Freud disait de la pulsion de mort, qu’elle avait la nostalgie. Nicolas Sarkozy sent la tombe.

[1] Patrick Declerck est écrivain, membre de la Société psychanalytique de Paris.

Patrick Declerck [1]

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