La permanence des équipes éducatives aide à se construire

Grandir veut dire affronter l’extérieur, aller vers l’autre, faire des découvertes, s’aventurer, suivre son désir d’être au monde. Grandir, c’est donc se séparer, élargir l’espace autour de soi et l’espace des rencontres. Grandir, c’est savoir que le monde ne se limite pas à la vie avec ses parents, qu’il est ailleurs. Pour grandir, il faut pouvoir se séparer. Si le terme de séparation peut évoquer des moments douloureux associés à l’abandon, il rappelle aussi le mouvement de coupure, voire d’arrachement nécessaire pour aller de l’avant. Par exemple, changer d’école, quitter ses amis pour en retrouver d’autres, changer d’amoureux pour expérimenter l’amour et trouver l’âme sœur, quitter un emploi, des collègues pour un autre travail, d’autres perspectives. Se séparer, c’est donc se détacher. Mais on ne peut pas se détacher sans avoir été d’abord suffisamment solidement attaché. C’est l’attachement suffisamment sécurisant de l’enfant à ses parents qui lui permettra d’être au monde dans une situation nouvelle sans trop de craintes.

La sécurité de base

Pour cela, le nourrisson a besoin d’évoluer dans un environnement stable et de bénéficier de la présence continue et régulière des mêmes adultes (le plus souvent des parents). Il s’attache à ces personnes dans la mesure où elles apaisent ses tensions, en lui donnant à manger quand il a faim, ou en répondant à son besoin d’être pris dans les bras, en le câlinant, en lui souriant. Ainsi les parents assurent une sécurité de base à leur bébé. Il se sent rassuré par la permanence de leur présence physique et psychique qui donne du sens, par leur permanence affective sans renversements imprévisibles, par la répétition au fil des jours des mêmes gestes. Si cette permanence a été assurée, plus l’enfant grandit et mieux son psychisme est capable de supporter des séparations de plus en plus longues d’avec sa mère. A partir de 3 ans, l’enfant est déjà bien outillé pour conserver en lui l’image de sa maman, sans être trop angoissé ni gravement perturbé par son absence. Il va pouvoir s’individualiser, c’est-à-dire découvrir que sa mère existe sans lui, et il prend lui aussi plaisir à découvrir sa propre indépendance. À travers ses images parentales suffisamment bonnes et intériorisées, il va pouvoir, quand il reste seul, se consoler lui-même et progressivement faire face aux difficultés sans que ses parents n'interviennent. Il va ainsi s’autonomiser. L’enfant n’aura pas toujours besoin d’être protégé. Au contraire, encouragé à prendre son destin en main, il développera sa confiance en lui et en autrui. D’ailleurs, le bébé se rend très rapidement compte que son environnement relationnel ne se restreint pas seulement à la mère, qu'il est constitué au-delà d’elle par le père, les frères et les sœurs, la famille élargie, les grands-parents, les personnes qui le soignent, le gardent, l’éduquent.

En effet, tous les parents, sont amenés à déléguer à d’autres une partie de leurs prérogatives concernant le maternage, l’éducation, l’enseignement ou les loisirs. C’est le cas lorsque le bébé part à la crèche ou en vacances chez ses grands-parents. C’est le cas à l’entrée de l’école, au stage de vacances ou au centre de sports.

Mais tous les parents connaissent de l'inquiétude devant ces séparations normales de la vie. Et tous les professionnels de l’éducation la ressentent à l'occasion sous forme de crainte et de tristesse, parfois sous forme de méfiance. Cette inquiétude circulante amorce parfois des spirales malheureuses entre parents et professionnels : le manque de confiance amène la perte de confiance, puis la méfiance… Il est donc important que les professionnels favorisent la création de liens avec les familles et qu'ils soient porteurs de réassurance, d’échanges d’informations et de services. Ces liens peuvent avoir une fonction d’apaisement et de réduction de l’inquiétude parentale comme une fonction de renforcement du rôle des soignants, mais aussi une fonction de prévention des blocages, des régressions, des troubles psychologiques, qui empêchent le petit enfant de grandir. De manière indirecte, bien traiter les enfants en l’absence de leurs parents, c’est protéger ou même – quand cela est nécessaire – traiter la relation parents-enfants. Parce qu’en cas de défaillance parentale, il est reconnu que le bébé répète les patterns douloureux de la relation parents-enfants dans son rapport à l’adulte avec lequel il a des liens privilégiés. Cet adulte soignant peut alors donner des réponses différentes, ce qui permettra à l’enfant de mettre un terme progressivement à ces spirales interactives difficiles. Mais pour réussir, cet adulte a besoin du soutien de l’institution où il travaille afin d’élaborer dans la continuité et de façon permanente ce que les enfants et ses parents lui font vivre, ceci également pour prendre le temps de rentrer dans le monde de l’enfant, recevoir ses émotions, ses préoccupations, ses questions et lui donner des réponses adaptées à son niveau autant sur le plan des gestes, des actes que des mots, ce qui lui procurera la sécurité nécessaire à son développement.

La vie de l’institution

Cette attitude ne va pas de soi. Et loin de là, s’il n’y a pas une rigueur et une cohérence institutionnelles. Les adultes soignants sont vite pris par la gestion du groupe d’enfants ; ainsi on entend souvent dire : « Je vais faire mes repas » ou « Je vais donner mes bains » alors qu’il s’agit bien du temps du repas ou du bain d’un enfant en particulier.

Lorsque les soignants s’enferment dans des soins mécaniques, les enfants vivent plus au rythme de l’institution qu’à leur propre rythme. Les possibilités pour qu’adultes et enfants se rencontrent sont alors limitées, ne fût-ce que par les règles administratives trop rigides (horaires, récupération, congés, maladies, etc.).

En plus de la satisfaction de ses besoins corporels, la sécurité de base nécessaire à chaque enfant passe par le fait que quelqu’un qui le connaît bien pense avec lui et tient réellement compte de ce qu’il fait et exprime, pendant l’absence de ses parents. Sans quoi, le risque, présent dans toute institution, est de « lâcher » psychiquement l’enfant. Car il importe de donner l’occasion à l’enfant de « faire l’expérience de soi-même dans la continuité d’être » (Winnicot).

Il existe chez le jeune enfant une recherche de continuité intérieure qui s’appuie sur le monde adulte. C’est ce prolongement dans l’autre qui apporte à l’enfant le sentiment d’exister. Dans les structures de l’Aide à la jeunesse ou à la petite enfance, le turn-over du personnel est trop grand. Les professions au service de l’enfance sont très souvent vécues comme ingrates parce que mal rémunérées et mal considérées, alors qu’un investissement personnel est important en termes de travail, d’énergie et de responsabilités. Pourtant il ne s’agit pas seulement de garder des enfants, il s’agit sous une apparente banalité d’un travail très subtil, « d’un art et d’une science » comme le dit Myriam David. C’est un travail qui s’apprend, et qui ne peut pas se fonder sur les seules générosité et spontanéité des personnes.

La stabilité initiée par les parents vis-à-vis de leurs enfants doit se poursuivre chez les professionnels qui en ont la charge. Ceux-ci trouvent la stabilité qui leur est nécessaire dans un cadre institutionnel qui favorise le partage des observations, la relation individuée avec les enfants, la réflexion constante sur la juste distance relationnelle entre eux et les enfants… Les professionnels se sentent alors moins seuls et leur sentiment d’exister les renforce dans leur plaisir du travail.

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