Les conseils : Une machine à inhiber l’intuition des parents

Brochures, livres, contacts avec les professionnels... les parents sont inondés de conseil. Ils les cherchent, les sollicitent... Leur souci de bien faire, de ne pas se tromper, d'être le plus judicieux possible dans leur tâche d'éducateur sont à la source de leurs demandes.
Par ailleurs, l'éducation et les mécanismes du développement de l'enfant se sont érigés en sciences, ce qui pourrait laisser penser que les choses sont maitrisables dès le moment ou elles accèdent au rang de la connaissance.

Si les professionnels ont acquis des savoirs dans leur formation, il reste pour eux, l'extraordinaire et créatif travail, d'informer, guider, éclairer les parents demandeurs d'aide et de soutien. Hélas, l'information qui est partagée à propos des mécanismes subtils du développement affectif, cognitif, intellectuel, social de l'enfant s'est singulièrement transformée et simplifiée en injonctions uniformes, contre productives et non applicables : « Mettez des limites » (quelles limites, dans quelle situation, à quel enfant, à quel stade de son développement, avec quelles intentions et dans quel but ?...),
« Soyez fermes », « Il faut expliquer aux enfants »... Bref, des messages que les parents connaissent intuitivement mais qu'ils ont du mal à mettre en application parce que chaque situation, chaque moment de la vie, chaque enfant, chaque parent est différent. Ces injonctions et messages « bateaux » font souvent fi de la nuance et des singularités des enfants (stade de développement, tempérament, mode d'être au monde...) et laisse les parents dans un sentiment d'impuissance qui les pousse encore d'avantage à solliciter les conseils.

Un conseil cependant, n'est pas la prescription d'une conduite, une opinion sur ce qu'on peut faire. Il se construit et se partage au contraire au sein d'une relation personnalisée, dans un ajustement à ce que l'autre dit ou évoque de lui et de sa difficulté. Il suppose un mouvement d'aller-retour entre les interlocuteurs pour être au plus près des besoins de celui qui demande conseil.
En matière d'éducation et de gestion des enfants, les choses sont complexes, car elles doivent tenir compte de trois acteurs : le parent, l'enfant et la personne sollicitée.

Mais la demande de conseil n'est elle pas souvent et d'abord un souhait de traduction et de reconnaissance ensuite, d'une émotion troublante ou confuse ? Quand un parent, par exemple, demande conseil sur la manière de faire passer les nuits à son enfant, ne cherche t-il pas simplement à identifier et confirmer sa colère inavouable à être réveillé chaque nuit ? Ou bien son besoin à ne pas perdre trop longtemps le contact avec son petit ? Lorsque ces choses obscures peuvent un peu s'éclaircir, la solution apparaît souvent d'elle-même : la colère pourra être évoquée et les attitudes qui se libèreront de leurs ambigüités, seront plus explicites et assertives ; ou de l'autre coté, le besoin de contrôle sur les nuits de son enfant et le plaisir ou la sécurité qui l'accompagne parfois, connoteront différemment la difficulté et orienteront autrement les conseils autour du « sommeil insatisfaisant de l'enfant qui serait pourtant en âge de faire ses nuits ».

L'écart par rapport à la norme n'est bien sûr pas le vrai problème. Les
« dessous » des difficultés doivent être recherchés dans la relation singulière de chaque parent à chaque enfant et ce dans le lien tout aussi singulier de chaque professionnel à chaque parent.

Les « conseils porteurs de normes » contrecarrent le partage d'un questionnement d'égal à égal avec les parents, empêchent le déploiement de la pensée et réduit la créativité du demandeur (« si je reçois un conseil c'est pour l'appliquer »), inhibent l'intuition (celle qui reste le meilleur guide des parents) et réduisent leurs capacités d'ajustement à leur enfant. Ils deviennent ainsi, vite infantilisant et enfermant.

A chacun, de se demander si notre sécurité professionnelle doit nécessairement prendre corps dans une illusoire position de savoir et de détenteurs de conseils.

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