Les professionnels peuvent-ils encore toucher les enfants ?

Que la question soit posée donne à penser beaucoup et longtemps à la fois sur le propre de la position des enfants à notre époque et sur les multiples professions « spécialisées », actuelles qui s’associent aux enfants ! Leur est-il possible de grandir sans être touchés lorsque cela leur est nécessaire tant au niveau des apprentissages moteurs que des apprentissages psychologiques propres à des sujets en devenir ?

Pensons un peu alors...

Si le toucher initie la vie, dès que celle-ci est là c’est aussi lui qui, via la sensorialité, va permettre à chaque enfant d’élaborer progressivement son monde.

Petit à petit, pour vivre, chacun devra à la fois toucher le monde et se laisser toucher par celui-ci et par ceux qui l’habitent.

Un constat évident ? Peut-être mais, pour de nombreux enfants avec lesquels nous travaillons, cela renvoie surtout à un impossible à vivre. Tantôt se trouvant à côté du monde, ils sont sans piste pour le toucher et donc pour exister, tantôt écrasés par ce même monde, ils sont contraints à la survie bien plus qu’à la vie. Le travail des professionnels ne devrait-il pas être alors de se permettre quand il le faut de toucher pour réinitier (ou parfois même seulement initier) en chacun ce qui fait le propre de notre humanité ?

Se permettre de toucher celui avec lequel nous travaillons, et même travailler en pensant que le toucher est nécessaire pour grandir, cela paraît-il si étrange ? Qu’il soit un nourrisson à bercer, un enfant à soigner, un adolescent à cadrer (demain un adulte à épauler et après-demain un vieillard à soutenir), s’engager à ce point ne relèverait-il pas de notre travail ?

Il n’est, bien entendu, pas question d’imposer quoi que ce soit à qui que ce soit mais d’oser affirmer que les professionnels ont encore et toujours le droit d’être dans le contact tactile quand le soutien de l’autre l’impose, mais aussi dans l’émotion partagée lorsque celle-ci est particulièrement forte.

Il s’agit bien entendu d’un processus plus que d’un geste (même si parfois cela peut être un geste) qui se construit, à un rythme lié à chaque situation. Rendre possible à l’autre de se laisser toucher, c’est souvent montrer à cet autre qu’il nous touche par ce qu’il dit ou ne dit pas, par ce qu’il fait ou ne fait pas, simplement parfois par ce qu’il est pour nous ! Toucher l’autre n’est donc pas lui imposer notre volonté dans un rapport de force dans lequel le Bien s’imposerait. Il semble plus intéressant de témoigner de ce qu’il nous apporte avec ce qu’il est, ce qu’il fait ou ce qu’il dit. Pour ce faire, à nous de nous laisser toucher d’abord, avec là aussi le devoir pour le professionnel d’élaborer nos émotions (car c’est bien de cela qu’il s’agit) sur base de la spécificité de notre travail, du cadre qui s’y associe et du projet propre à celui-ci. Pas question donc de jouer à « touche-touche » mais de travailler avec le mystère propre à toute relation éducative en gardant une juste place générationnelle et émotionnelle.

Dans une époque où la suspicion règne, les professionnels n’ont-ils pas à occuper une position forte et engagée ? Position qu’il est évidemment nécessaire de sécuriser par un cadre de travail solide.

Si un bisou, une main dans les cheveux, quelques instants sur des genoux sont des gestes qui touchent et qui sont tout aussi nécessaires pour grandir que de nombreux gestes de soutien très concrets associés au travail d’éducation (pensons ici à l’aide physique apportée aux gestes que les petits enfants ne peuvent assumer seuls…), l’engagement relationnel de l’adulte vis-à-vis de l’enfant le semble tout autant.

Qui en doute finalement ?

Pour ceux qui doutent, fermez les yeux et remémorez-vous ceux et celles qui vous ont fait grandir… Comment ont-ils fait ?

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