Garder le fil

Même si votre adolescent a fait une grosses bourde, ne le réduisez pas à son acte. Sanctionnez, puis essayez de prendre du recul tout en ne le lâchant pas. Ne le diabolisez pas, surtout devant d'autres personnes. Evitez les jugements d'éternité, du genre «Tu n'es qu'un... Tu n'arriveras jamais...».
Certains comportements sont durs à avaler, mais ils constituent parfois un appel à l'aide, surtout si votre enfant donne l'impression de vouloir bousiller sa scolarité, ses relations, voire sa vie. Il est très important de lui montrer que vous n'êtes pas indifférents à ses états d'âme. Votre capacité à être là, disponibles et à tenir bon quant à vos exigences est plus que jamais nécessaire.
Un jeune qui agit de façon détestable doit être sanctionné, mais surtout pas banni. Une assignation à résidence, l'interdiction d'aller voir et de recevoir ses copains est acceptable en cas de dérapage sévère. Par contre, une fin de non-recevoir côtés coeur et dialogue constituerait une sérieuse erreur. D'ailleurs, si la communication est coupée, il risque de se tourner vers des relations en apparence réconfortantes, mais en fin de compte stériles ou toxiques: délinquance, consommation de drogues, endoctrinement par l'un ou l'autre gourou. Les sectes se servent précisément de la brisure des liens familiaux pour capter les jeunes.
Garder le fil, ce n'est pas tenir l'adolescent en laisse ni se cramponner à lui. C'est parfois laisser filer, conserver les choses dans un coin de sa tête pour y revenir, accepter de souffler et donner à l'adolescent l'occasion de réfléchir sur ses actes et leurs conséquences. Quand la parole circule à nouveau, l'adolescent tiendra mieux compte de conseils bienveillants, sur le mode d'une histoire à suivre ou à compléter, que d'une engueulade magistrale, laissée sans suite. Ainsi se désamorcent attaques et contre-attaques sans fin.

"Mon père (qui ne s'est presque jamais occupé de moi) vient d'avoir un autre enfant (encore un fils). Il me donne l'impression que je ne suis que le brouillon et qu'il a maintenant pondu son chef d'oeuvre ! L'autre soir, en rentrant, j'ai manqué de réveiller la petite merveille. Mon père était fou de rage. Il a été à deux doigts de me jeter à la porte. Je pense qu'un de ces quatre je vais me tirer!"

"Gil a 13 ans. Il est tout à fait capable de me traiter de nulle, de jouer la provoc à mort et puis de réclamer que je monte avec lui pour lui dire bonsoir. L'autre jour, j'ai retrouvé des peluches dans son lit alors qu'une heure plus tôt il faisait des blagues sur le sexe qui me laissaient sans voix. C'est vraiment déconcertant. En plus, j'ai l'impression de devenir comme lui : une minute, je hurle; la suivante, je le serre dans mes bras. Je comprends mieux maintenant les amis qui disaient que l'adolescence était une période de grand chambard pour tous. En fait, je me demande si je ne pourrais pas lui dire que, parfois, je suis déroutée."

"Miloud a pris ma voiture en cachette alors qu'il n'a pas de permis; je l'ai prévenu qu'il risquait de sérieux ennuis. J'ai hurlé, je l'ai sanctionné: fini GSM, sorties et argent de poche! J'ai du mal à lui parler pour le moment, je reviendrai là-dessus, plus calmement, le week-end prochain."

"Attraper un ado pour avoir une discussion sérieuse, c'est comme pêcher le brochet. Dès qu'il a mordu à l'hameçon, il faut commencer à mouliner, mais tout doucement! Il faut même parfois ne plus bouger et attendre qu'il se fatigue et cesse de trop se débattre. Si on tire fort et en continu, la ligne casse. Ça, c'est l'histoire que racontait l'oncle Henri. Ses métaphores étaient un peu «bateau» mais avaient quelque chose de vrai."

"Ils n'arrêtent pas de me dire que je suis nulle! Je les laisse à leur télé et vais broyer du noir dans ma chambre. Là, sans mon GSM et mes amis de l'autre côté, je suis juste bonne à chialer toute seule ou à me jeter par la fenêtre."

"J'ai élevé Tatiana seule et j'ai ravalé tout ce que m'a fait subir son père avant de me quitter pour une autre. J'ai peur qu'elle m'oublie quand elle partira. Déjà que j'ai du mal qu'elle soit tout le temps dehors avec ses copines et son petit ami... Bon sang, comme c'est difficile de laisser grandir son enfant!"

L'adolescent met à l'épreuve la capacité qu'a son entourage de lui garantir des liens affectifs stables. Il ne vise pas à détruire l'attachement qui existe entre ses parents et lui, mais à avoir un peu de «mou», à disposer de suffisamment de cordes pour établir de nouvelles relations, en premier lieu avec des jeunes du même âge. Chemin faisant, il vérifie que si ses débordements fragilisent ce qui le relie à ses parents, ces derniers maintiennent un lien vivant même si, de son côté, il le laisse s'effilocher ou le lâche parfois.