Depuis quelques (petites) années, le mot est sur toutes les bouches de ceux qui s'autorisent à donner des conseils en éducation : il faut mettre des limites aux enfants.
Après des siècles de limites (explicites et implicites) mises, par la société, aux familles (les repas se prennent tous ensemble), aux parents (on ne dit pas de gros mots devant ses enfants), aux enfants eux-mêmes (il faut obéir aux parents) a succédé l'ère de l'autonomie, de la libre expression, de l'épanouissement personnel jusqu'à déraper vers le règne de l'enfant-roi. Cette page est aujourd'hui tournée : les limites sont indissociables de l'éducation, tout le monde est d'accord mais rien dans la société n'est venu remplacer ces règles implicites !
Les pédopsychiatres les plus médiatiques, relayés par les magazines féminins, y vont tous de leurs variantes : il faut donner des ordres, sans explication, ni avant, ni après ; il faut exiger mais en expliquant a posteriori ; il faut mettre des limites comme un devoir de parent, sans « confondre éducation et parlotte ».
Parce qu'elles sont prises au pied de la lettre, toutes ces injonctions créent de la confusion dans la tête des parents, confusion qui peut être bien plus néfaste que le laisser-faire assumé. Personne ne semble trouver important de distinguer les différentes manières de mettre les limites, de différencier les cas où elles ont un sens porteur, de ceux où elles sont contre-productives.
Ainsi le discours général valide certaines manières de mettre des limites qui peuvent être réellement toxiques pour les enfants :
- la « limite-pulsion » : le parent interdit en fonction de sa propre pulsion, de l'humeur du moment, de l'interaction avec l'autre parent (ou de l'interaction entre le parent et l'éducateur extérieur) avec la seule légitimité d'être un adulte qui peut décider et doit être obéi de ce fait. Ces limites sont dangereuses par définition car non seulement, elles n'induisent aucune constance dans l'éducation, mais elles apprennent à l'enfant les rapports de force « pulsion contre pulsion » qui seront son seul modèle comme être social, le jour où il aura quitté l'enfance.
- La « limite-démonstration de puissance », avec son corollaire fréquent l'humiliation. L'éducateur a une image d'enfant-modèle en tête, il est insensible aux caractéristiques spécifiques de l'enfant qui est en face de lui (qu'elles soient ou spécifiques ou structurelles, comme son âge). Il n'imagine même pas que l'enfant ne puisse pas se conformer à la limite énoncée et prend souvent la transgression comme un affront personnel, d'où les humiliations (« t'es un incapable», « qu'est-ce que j'ai fait pour avoir un enfant pareil ? »).
Un enfant, un jeune ne doit pas être soumis. Il doit pouvoir exprimer (a priori ou a posteriori, selon les cas) son intention, son impulsion, puis être invité à réfléchir sur les conséquences des transgressions pour pouvoir tirer parti de tout épisode (grave) de franchissement de la limite. La sanction, s'il y en a une, ne fera jamais l'objet d'un « tarif » ; elle sera vue comme une occasion de tourner la page et de partir sur d'autres bases. Dans une institution, un professionnel de l'éducation soutiendra les parents en explicitant les raisons pour lesquelles telle ou telle limite, telle ou telle sanction sera appliquée : il leur montrera un chemin de raisonnement qui les aidera à expliciter leur projet éducatif.
Toute règle doit pouvoir prendre sens et être évolutive, en fonction de l'âge de l'enfant. A des règles factuelles, il faut privilégier des règles intégrées par l'enfant ou le jeune (par exemple sur les tenues vestimentaires à l'école, insister sur l'adéquation entre le vêtement et l'activité plutôt que d'énoncer une liste d'interdits)
Il ne faut jamais perdre de vue que la meilleure manière de permettre à un enfant d'intégrer la limite est d'avoir une attitude pour soi-même en cohérence avec cette limite. Ce qui ne veut pas dire s'appliquer les mêmes limites! Mais être conscient que celles-ci passent par l'attitude quotidienne plus que par la parole et l'interdit. « L'exemple, c'est nous »
La constance et la bienveillance des attitudes de l'adulte sont des facteurs importants de sécurité pour l'enfant et le jeune. Le ventre de sa mère, les bras qui le retiennent, les contours du berceau évoluent vers des limites verbales, nécessaires jusqu'à l'entrée dans l'âge adulte pour permettre de grandir dans un cadre souple mais ferme.
Dès qu'un enfant est en âge de comprendre, les limites qui lui sont mises ne doivent pas nécessairement être matérialisées physiquement : fermer la porte pour empêcher un enfant de 8 ans de sortir, énumérer tous les interdits dans l'école chez les adolescents,... n'aident pas les enfants et les jeunes à intérioriser les limites. Ce qu'il apprend en s'y conformant n'est pas transposable dans d'autres contextes et ne permet pas la construction progressive d'une personnalité capable de s'auto-contenir.
Enfin, les limites doivent être, autant que possible, raisonnées et cohérentes. Pas nécessairement entre tous les adultes qui s'occupent des enfants (même si c'est mieux !). Mais ces adultes doivent accepter et légitimer (sauf exception) les limites mises par les autres. L'attitude séductrice et coupable d'un éducateur (père, mère ou autre) qui laisse faire, voire cache les bêtises, parce qu'il pense que l'autre intervenant est trop sévère, est particulièrement délétère pour les enfants et surtout pour les adolescents.
Insister sur ce que l'on autorise en mettant des balises (pensons à la proximité étymologique des mots autorité, autoriser, auteur), reconnaître (le plus souvent implicitement) la liberté de désobéir en étant clair sur les conséquences et déterminé à les mettre en œuvre (rien de pire qu'une menace non appliquée !), connaître l'enfant et fixer des limites réalistes avec ce qu'il est, avec son âge, revenir sur les transgressions et la sanction (proportionnée et, si possible en relation avec le manquement) après qu'elles aient eu lieu, pour permettre de comprendre, d'intérioriser et de tourner la page, c'est tout un processus de mettre des limites !
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