Comment aider les enfants en cas d’événement tragique ?

Quand surgit un fait divers dramatique largement relayé par les médias, un événement plus proche comme le suicide d’un parent d’élève ou la mort accidentelle d’un enfant, les adultes se demandent entre autre comment réagiront les enfants. Resteront-ils silencieux ? Poseront-ils des questions? Feront-ils des cauchemars ? Présenteront-ils des angoisses ? Seront-ils surexcités ? En garderont-ils des traces ? Et quelle peut être la «bonne» attitude des adultes, des enseignants, des éducateurs ?

L’horreur dans la fiction et dans la réalité

Chacun a pu faire l'expérience de raconter une histoire terrifiante à un enfant. Et ce conte venait parfois alimenter un passage de vie difficile, une période de cauchemars, mais le plus souvent ne s'accompagnait d'aucune angoisse. Avec les histoires les plus belles et les plus horribles, l'enfant apprend peu à peu le monde. Le monde extérieur bien sûr, mais aussi son monde intérieur, sa vie psychique, son intimité ; donc ses conflits internes, le remue-ménage de ses pulsions avec lesquelles il devra vivre toute sa vie… Mais ce qui permet à l'enfant de se développer par le biais de ces histoires, c'est le fait que l'adulte qui est à ses côtés est paisible, joue avec lui, prend plaisir à raconter… Tous deux savent qu'il s'agit à la fois d'une histoire et de la vraie vie, et la tranquillité de l'adulte assure à l'enfant qu'il n'y a aucun danger actuel.

Assurer ce décodage, dans les histoires ou en regardant la télévision, est extrêmement important car il permet à l’enfant de faire la différence entre la fiction et la réalité, entre son monde interne et le monde réel. De fait, et notamment par la télévision, l’enfant va découvrir le monde qui l’entoure au-delà de la cellule familiale. Et, en le découvrant, il va être attentif à la manière dont réagissent les adultes qui l’entourent.

Les émotions des adultes

Devant une réalité traumatique, il est important que l’adulte soit à même de ressentir ses émotions et de les exprimer à son enfant ; sans quoi, celui-ci risque de penser que pour être adulte il ne faut ressentir aucune émotion. Il fera des efforts pour s’endurcir à ne rien ressentir, ce qui le coupera de l’humanité.

Cependant parfois un article de presse, une émission de télévision peut toucher l'adulte parce qu'elle vient rouvrir des blessures, remuer en lui des souvenirs refoulés… parce qu'elle vient réveiller des pulsions ou illustrer des fantasmes qu'avec son éducation il a pu domestiquer tant bien que mal (Non, il n'arrache plus les ailes des mouches…). L'adulte peut encore être touché parce que le récit met en scène la transgression d'interdits fondamentaux qui permettent le vivre ensemble (Tu ne mangeras pas de chair humaine, tu ne tueras pas, tu choisiras ton époux, ta compagne hors de ta lignée…) Justement, la figure de celui qui abuse de l'enfant, de celui qui l'assassine peut venir nous troubler dans tous ces registres. Est-ce un homme ou un « monstre » ? Et s'il est un homme, en quoi me ressemble-t-il ? Ces questions nous bouleversent profondément et risquent de nous submerger, de nous entraîner dans des paroles, des attitudes, des actes guidés par la seule émotion. Dans pareille situation, les enfants qui sont à nos côtés, ressentant nos émois, peuvent également être saisis d'effroi, d'angoisse, passer à l'acte… Dès lors, dans une telle actualité, se demander comment préparer les enfants ou intervenir avec eux revient d’abord à se demander comment les adultes peuvent éviter d'être submergés par leurs émotions, sans pour autant être insensibles.

Parfois, ils ne peuvent éviter d’être débordés ; il y a alors surtout à trouver la manière de prendre du temps et de revenir plus tard sur ce moment. « Tu vois, hier, j’étais tellement choqué que je n’ai pas pu répondre à ta question… ». Si nous ne parvenons pas à dire quelque chose des émotions qui nous ont touchées, nos enfants risquent de s’imaginer le pire.

Les émotions des enfants

Si les enfants peuvent être contaminés par nos émotions, ils peuvent également être troublés par des images ou des paroles qui sont anodines pour nous. D’où l’importance d’être attentifs à ce qu’un enfant perçoit, par exemple devant la télévision. Attentifs, ou à l’écoute, mais en leur donnant le temps de laisser cheminer leurs questions.

Car un des charmes de nos relations avec les enfants est la manière dont ils posent une question qui nous paraît incongrue – nous parlons de mots d’enfants – ou encore, dans d’autres situations, quand ils viennent toucher des points avec lesquels nous ne sommes pas parfaitement à l'aise. Bien sûr, c'est toujours au moment où l'on s'y attend le moins que surgissent les questions sur la différence des sexes, le comment on fait des enfants ou le pourquoi on ne veut plus voir le tonton… Et bien entendu, l'enfant sait s'il reçoit une réponse authentique ou un faux-fuyant. Il comprend quand on le prend ou non au sérieux, et très vite il saisit s'il peut venir avec d'autres interrogations, s'il vaut mieux s'adresser ailleurs… ou se fermer comme une huître. Laisser un espace aux questions, les laisser venir plutôt que les devancer, les écouter là où en est l'enfant… tout ceci va permettre à celui-ci d'avancer à son rythme, d'exercer sa curiosité, d'aiguiser son intelligence.

Quand le poète dit que la réponse est le malheur de la question, il nous rappelle qu'une réponse ne doit pas venir boucher la question. Quoi de plus mortel que des questions bien tournées et des réponses toutes faites ! Et nous savons à quel point les questions les plus vives, le plus brûlantes ne peuvent être mises en équation, ne font pas appel à un savoir. Une interrogation peut prendre le temps de mûrir, de cheminer, de s'exprimer plus ou moins maladroitement, par des détours. De même, si la réponse reçue laisse quelque interstice, quelque énigme, quelque « je n'en sais rien, mais je te dis ce que j'en pense », le questionneur sera invité à rebondir vers d'autres horizons, toujours plus vastes.

Parler, penser ensemble

Un pédophile fait la Une de l’actualité, une mère de famille a tué son enfant, le père d’un enfant s’est pendu… Contre le chaos, contre la monstruosité, il n'y a pas d'autres armes que celles de la pensée, de la dignité, de l'attention à autrui, de la construction démocratique permanente ; le travail de la culture… Si le «monstre» est tout entier à ses pulsions, l'homme gagne son humanité en évitant d'être emporté par ses émotions grâce à sa capacité de penser à lui-même, à l’autre et au monde qui l'entoure. Il s'agit d'un mouvement où je me laisse toucher par la souffrance de l'autre et où, plutôt que d'en être sidéré, fasciné, je suis capable de penser et parler cette souffrance et, éventuellement, d'agir. L'école ainsi que les associations qui accueillent les jeunes sont bien des lieux où l'on cherche à comprendre, où l'on apprend à penser ; y compris dans les limites de l'impensable. Telle est la responsabilité de l'adulte. Les évènements dramatiques sont chaque fois des occasions de penser ensemble à de nombreux thèmes au fil des questions et sans les devancer : Pourquoi les adultes ne peuvent-ils séduire les enfants ? Quelle est la frontière entre le bien et le mal ? Quelle est la différence entre fantasme et acte ? Pourquoi a-t-on supprimé la peine de mort ? Pourquoi la justice doit prendre du temps et pourquoi le criminel a droit à un avocat ? Qu'est-ce que la présomption d'innocence ? Ou mettre la limite entre la liberté de l'individu et la protection de la société ? Quelles réponses donner ? Impossible de les tracer au cordeau, on peut juste penser ensemble en sachant qu'il n'y a pas de « maître de l'univers », seulement des humains qui tentent de faire de leur mieux dans un monde où, hélas, il y a des catastrophes, des accidents, des meurtres. Depuis l'aube des temps, les hommes ont à la fois cherché à s'en prémunir mais également ont été amenés à vivre avec ce réel, le ciel qui peut tomber sur la tête malgré la potion magique. Reconnaître cette part de non-maîtrisable et faire entendre à l'enfant qu'il y a moyen de vivre avec, c'est également aider ce dernier à grandir.

Le rôle des adultes, des professionnels : organiser le travail, organiser les rituels

Il faut tout d’abord rappeler que maintenir la vie quotidienne, le travail, l’apprentissage scolaire par exemple est une manière d’assurer une stabilité au développement des enfants. Il s’agit également de leur offrir un espace où ils peuvent se concentrer en étant protégé des préoccupations des adultes, des tensions familiales, de l’agitation si pas du chaos.

Parfois le chaos déborde de partout, l’émotion est trop vive, et une des manières d’organiser ce travail de pensée est d’aménager des moments entre professionnels (également bousculés) qui permettent de mieux être à l’écoute des enfants, des adolescents et de saisir les occasions. Mais rien de tel que d’installer dans son institution une culture du rituel.

Les rituels viennent ponctuer la vie, ils font en sorte que tout ne s’écoule pas de manière indifférenciée. Les horaires ou moments tels la remise de résultats scolaires participent des rituels les plus quotidiens. Lors d’événements tragiques qui touchent une communauté, les institutions ont l’habitude de s’arrêter pour une minute de silence (qui aura d’autant plus de valeur qu’elle est précédée d’un moment de parole authentique) ou pour se rendre à des funérailles. Cela vaut la peine également de prendre le temps d’installer des rituels qui sont des moments d’ouverture et de partage d’interrogations, de questions… Ainsi par exemple, dans certaines écoles, un moment de « question de vie » est prévu chaque semaine. Les élèves peuvent y venir avec n’importe quel souci, préoccupation… La communauté éducative qui met ainsi en place une culture de parole (en vis-à-vis de l’écoute) et des rituels pour qu’elle puisse s’exprimer, fait en sorte qu’un événement, quand il survient, pourra être mieux élaboré.

A chaque institution de prévoir ses dispositifs qui l’aideront au mieux en cas d’événement tragique.

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