[Texte] Le 'devenir adulte' après une enfance écorchée

On s’interroge souvent sur le devenir des enfants victimes de mauvais traitements (négligences,  carences, abus, violences,...). Comment vont-ils grandir ? Quels adultes vont-ils devenir ? D’autant qu’un adage empoisonné revient fréquemment : un enfant maltraité deviendra un parent maltraitant.       Disons-le d’emblée, ce genre de raccourci n’est pas avéré ; dans le domaine psychique, les choses sont bien plus complexes.

Grandir avec des appuis…

L’idée qu’on a de l’enfance est souvent celle d’une période heureuse. Mais toute enfance est aussi faite de frustrations, de difficultés, de douleurs que généralement nous parvenons à traverser : nous les oublions, les refoulons, les dépassons grâce à la sécurité parentale, par des moments de joie, par de belles rencontres…

Chacun, face aux événements douloureux de sa vie, doit faire un travail émotionnel, déployer des efforts pour s’adapter. Pour l’enfant, ce travail ne se fait pas seul. Il se fait en appui sur la capacité psychique de ses parents qui peuvent le comprendre, l’accompagner et donner sens à ce qu’il traverse : lui parler de son corps, de ses ressentis, de ses émotions, de tout ce qui lui arrive et des autres qui l’entourent. Tout ce qui construit son sentiment d’exister. Car pour grandir, l’enfant a besoin de l’appui de ses parents.

 … et parfois en manquer

Cependant, dans certains contextes, les blessures sont si fortes ou tellement précoces qu’elles dépassent la capacité du tout-petit à comprendre, assimiler, digérer, élaborer ce qui lui arrive. Ce travail d’élaboration est rendu plus difficile encore par le fait que l’enfant peut penser qu’il est « normal » d’être ainsi traité, ou qu’il est la cause des mauvais traitements qu’il subit. Lorsque la bienveillance, la sécurité affective et le soin manquent, l’enfant connait des états de détresse et de solitude tels qu’il y a risque de « cassure » dans son développement voire de trauma.

Se (re)construire sur d’autres appuis

Quand les parents ne peuvent remplir leur rôle protecteur, il arrive qu’un autre adulte bienveillant (un grand-parent, un oncle, une voisine,…) puisse servir de soutien, de tuteur en quelque sorte, pour permettre à l’enfant de comprendre ce qui lui arrive (de s’approprier son histoire en ce compris les difficultés) afin d’entreprendre le travail émotionnel nécessaire pour y faire face.  Il est essentiel que l’enfant ne reste pas seul avec sa détresse, qu’il puisse s’appuyer sur d’autres relations où il pourra parler, partager avec un adulte afin de recevoir en retour des mots qui authentifient ce qu’il vit.  L’enfant va pouvoir se construire dans d’autres liens  avec des adultes qui l’investissent. Il fait l’expérience de paroles bienveillantes, d’expériences réparatrices qui sont autant d’occasions de s’épanouir. Ces appuis peuvent se trouver aussi bien dans la famille que hors champ familial. Ils peuvent (et c’est souhaitable) s’installer dans une continuité qui apporte la sécurité émotionnelle qui a fait défaut. Parfois aussi, une rencontre fortuite avec un animateur sportif, un enseignant,… crée une occasion d’appui et offre un support identificatoire.

Ainsi, malgré des carences et des souffrances même très fortes, ces occasions vont offrir à l’enfant des possibilités de développer ses capacités émotionnelles.

Créer sa vie

Pour certains, devenir adulte peut aussi permettre de transformer ce passé traumatique  et de se construire malgré les carences, les ruptures, les abandons,… Des rencontres consistantes tout au cours de la vie y contribuent : un ami, un compagnon, un amour ou encore un chef d’atelier, un professeur voire un thérapeute. D’autres voies telles des activités artistiques, sociales, sportives, offrent une occasion de dépasser les zones d’ombre du passé en relançant ses capacités d’élaboration.

Le choix d’une profession peut parfois se faire en référence à son histoire, tel l’attrait pour un métier d’aide en rapport avec la souffrance des enfants.  Ce souci pour l’autre impose un travail d’élaboration, une réflexion sur sa propre enfance, une prise de recul sur ce qui a été traumatique afin de ne pas tenter de réparer sa propre enfance blessée au détriment de l’autre. Sans ce travail d’élaboration, le risque d’une confusion peut découler de l’illusion de sauver l’autre pour se sauver soi-même, telle une réparation à son enfance naufragée.

Parfois aussi, le passé resurgit. Au détour inattendu de la vie, des événements heureux ou difficiles, traumatiques ou anodins (une naissance, un changement familial, un deuil, la perte d’un travail) ravivent des failles du passé. Il peut alors être utile d’avoir recours à un professionnel quand ces points d’appuis ont fait défaut ou quand le traumatisme a été tel que l’enfant, trop fragilisé, a perdu en quelque sorte le fil de son histoire.

En tant que professionnel, chacun, de la place qu’il occupe, peut offrir à l’enfant une occasion de faire l’expérience d’une autre modalité relationnelle via une attention et une écoute la plus ajustée possible. La qualité de la rencontre avec l’enfant peut lui offrir un de ces moments d’appui dont il est privé.

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