[Audio] Le deuil périnatal

Enregistrement de la conférence tenue à Bruxelles en février 2009

Parler des bébés morts, pendant la grossesse ou tout juste nés, n’est pas un sujet facile à aborder. Alors que le bébé occupe une place centrale dans notre société, de façon paradoxale sa mort avant terme reste un sujet tabou. La confrontation impensable au double mystère de la vie et de la mort conduit souvent à transformer ce non-avènement en non-événement.

Plus de douze années passées à l’Institut de Puériculture et de Périnatalogie de Paris dans un service de diagnostic prénatal (DPN) et de médecine fœtale m’ont fait prendre toute la mesure de ces drames. C’est là que j’ai rencontré des parents effondrés après la mort de leur bébé, qu’il s’agisse d’une mort fœtale in utero(MFIU)[1] ou d’une interruption médicale de grossesse (IMG)[2].

La mort prénatale a un impact sur toute la famille, les enfants aînés mais aussi les grands-parents et les enfants à venir. Il s’agit d’un deuil bien particulier, contraignant les couples, au-delà de leur douleur indicible, à entreprendre un voyage psychique effrayant et totalement inédit. Comment imaginer la mort à tout jamais de cet enfant tant attendu, rêvé depuis l’enfance et disparu sans avoir vécu? Comment renoncer à celui qui devait assurer l’immortalité et la continuité dans la chaîne des humains? Comment supporter qu’il se dérobe au moment même du surgissement de la vie, en plein « devenir parents », bousculant l’ordre des générations ?

Deuil bien singulier aussi au regard des réactions des couples face à la perte de leur bébé. Cet enfant du dedans qui ne connaîtra pas le dehors n’est pas toujours considéré comme un bébé.

Au delà des débats philosophiques et religieux, la question du statut de l’embryon et du fœtus est avant tout celle de la représentation qu’en ont les parents. Statut incertain, variable selon le projet porté par le couple, lui-même en lien avec l’histoire personnelle, la structure psychique de chacun et le vécu de la grossesse. Pour certains, il s’agit d’un bébé même à un terme très précoce de la grossesse, pour d’autres il restera toujours un fœtus. Parfois il est réduit à rien ou à un morceau de chair, parfois il peut devenir un monstre persécuteur. Les techniques nouvelles viennent encore compliquer ces situations en bousculant le rythme de la parentalisation. A 12 semaines d’aménorrhées (SA)[3] on peut déjà voir sur l’image échographique une miniature du petit d’homme.

Il va de soi que le travail d’élaboration de la mort du fœtus doit prendre en compte tous ces éléments et ne sera pas le même pour tous.

Deuil bien singulier également au regard des réactions de l’entourage et de la société. La sollicitude et la compassion qui entourent habituellement les endeuillés sont les grandes absentes de cet événement. Trop souvent encore l’indifférence est de mise.

C’est précisément face à ce manque de reconnaissance que les mères doivent garder en elles secrètement la mémoire vivante de leur bébé mort.

C’est aussi sans doute ce manque de reconnaissance qui a conduit en France le 6 février 2008, la Cour de cassation à prononcer un arrêt qui permet la déclaration à l’état civil d’un fœtus « né sans vie » quels que soient son poids et la durée de la grossesse[4]. Si cette nouvelle a semé le trouble dans la société, notamment dans les mouvements féministes inquiets d’une possible remise en cause du droit à l’avortement, elle a eu le mérite de souligner la nécessité d’un vrai débat autour de la question de la mort des fœtus et de la souffrance des parents.

Cependant, imposer la reconnaissance d’un enfant sans vie pourrait être d’une grande violence pour des couples qui ne l’ont pas encore investi comme tel. Faire comme si l’enfant n’avait pas existé, ne pas regarder cette mort en face, c’est peut-être leur seul moyen trouvé pour survivre à ce drame. Aussi est-il fondamental de considérer cette proposition avec une grande prudence.

C’est tout cela que les équipes confrontées à ces situations vont devoir appréhender. Soutenues par leur professionnalisme, elles ne pourront cependant pas faire l’économie de leurs émotions et des projections faites sur eux par les couples désespérés. Le chagrin règne mais aussi la colère et l’hostilité. Comment accepter une décision d’IMG alors qu’on s’apprête à donner la vie ? Mais aussi comment y répondre sans se laisser détruire ? Comment permettre aux couples de retrouver leur capacité de penser voire leur créativité psychique ?

Comment rester soi-même vivant en restant au plus près des parents en souffrance, au plus juste de leur tempo psychique ?

[1] Marie-José Soubieux est pédopsychiatre et psychanalyste. Elle exerce ses fonctions à l’Institut de Puériculture et de Périnatalogie de Paris, au Centre de Guidance Infantile créé par le Pr Soulé et dans le Centre de Diagnostic Prénatal et de Médecine Fœtale de la Maternité IPP-Necker. Elle est également psychanalyste d’adultes.

[1] Mort spontanée du fœtus après 12 semaines d’aménorrhée.

[2] Grossesse interrompue par décision médicale.

[3] L’habitude consiste à compter les semaines depuis les règles et à rajouter artificiellement quatorze jours à la date de début de grossesse pour parler de semaines d’aménorrhée.

[4] Ce n’est pas le cas en Belgique où la législation prévoit un acte de déclaration d’enfant né sans vie (avec mention de prénom(s) )dans le registre des décès de l’état civil si la grossesse a atteint au moins 180 jours mais pas de mention dans le livret de famille.

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