Ne pas voir la maltraitance sous son toit ?

On est surpris d’entendre les récits dramatiques d’enfants qui racontent des années d’abus sexuels ou de comportements cruels de la part du père ou beau-père sans que jamais la maman ne soit intervenue. Difficile aussi d’entendre ces mères dire qu'elles ne savaient pas ou qu’elles n’ont jamais rien vu.

Pourtant cette cécité psychologique se constate dans certaines familles et questionne profondément les capacités protectrices d’un parent quand l’autre laisse libre cours à ses pulsions dans l’espace familial. L’incapacité de ces mamans à rentrer dans la peau de leurs enfants pour sentir et percevoir quels sont leurs besoins, leurs malaises, leurs émotions pose problème. Cette impossibilité de « lire » leurs enfants ne leur permet pas dès lors d’avoir des attitudes adéquates pour les soutenir, les aider, les comprendre et les protéger.

C’est l’absence d’expérience personnelle d’avoir été soi-même comprise, entendue, devinée par ses propres parents, qui explique ce manque fondamental d’empathie.

Dans ces familles, les échanges émotionnels et subjectifs sont inexistants, ce qui n’empêche pas ces parents d’être fonctionnels et adéquats dans la gestion du quotidien : soigner, nourrir, éduquer…

Lorsqu’un enfant a été coupé de sa partie émotionnelle parce qu’il n’y a jamais eu de place pour celle-ci, il grandira en cherchant à ranimer à partir d’autrui cette part morte en lui. C’est ainsi que ces enfants devenus adultes se « compléteront de leur part manquante » en se greffant sur une compagne, un compagnon qui leur donnera la sensation d’exister.

Perdre l’autre devient alors synonyme de risque d’effondrement ; dans la réalité, c’est parfois aussi perdre une sécurité financière et devoir radicalement réorganiser sa vie.

Dans ces couples, la peur de la rupture handicape encore davantage les faibles capacités d’empathie de ces mères. Toute l’énergie est mise au profit de la cohésion du couple et les enfants passent à l'arrière-plan, ou pire sont perçus comme éléments importunants.

Voilà ce qui empêche ces femmes de voir et de sentir la détresse de leurs enfants, voilà ce qui les pousse à fermer les yeux sur l’horreur qui est devenue, à travers le couple qu’elles forment, une part constituante d’elles-mêmes.

Ce n’est donc pas de la dissimulation lorsque ces mères affirment n’avoir rien vu ni su de ce que leurs enfants enduraient. Ce phénomène est apparenté au déni qui, lui, est totalement organisé hors du champ de la conscience.

Le travail thérapeutique à organiser avec ces familles est donc long et profond en raison de la difficulté d’accès aux émotions, d’accès à la subjectivité de l’autre et donc à l’empathie qui n’a jamais pu se construire. C’est en effet très jeune que le petit enfant, avec ses parents, partage le plaisir de tenter de deviner ce qu’il y a dans la tête de l’autre : « Je sais que tu sais ce que je sens » pourrait dire, s’il avait la parole, le tout-petit à sa mère qui a capté l’excitation suscitée par une découverte qu’il vient de faire. Mais dans certaines familles, cette expérience n’est pas possible parce que se laisser aller à ressentir c’est risquer de retrouver des émotions insupportables, trop effrayantes, et donc trop angoissantes.

Pourtant, sentir, éprouver, entrer en empathie ne s’apprend pas seul. C’est dans la relation à l’autre, et à ses parents d’abord, que cela se passe, se décode, se partage. L’enfant, face à des parents de marbre, risque de voir s’éteindre cette part de lui et n’y portera plus jamais attention.

L’aide thérapeutique passe par le soutien des enfants à exprimer à leur maman leur douleur et leur colère ; ensuite il s'agit de rejoindre chez ces dernières leurs propres souffrances enfouies, leurs propres besoins non entendus dans leur enfance, tout en questionnant leur présente responsabilité d’adulte engagé dans la parentalité.

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