Autonomie et bien-être : une équation paradoxale ?

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L’enfant au centre

Au centre de la famille, aujourd’hui, il y a l’enfant. Cette place, il l’a acquise au fil des transformations de la famille qui, depuis les années soixante, se construit de plus en plus autour de l’individu. La nouvelle place donnée à l’enfant implique que les parents l’écoutent, l’entendent et agissent en réponse aux demandes et attentes enfantines. Présentée ainsi, l’évolution est souvent perçue comme positive : elle vise la réalisation du bonheur et de l’accomplissement personnel de l’enfant à travers un travail d’accès à l’autonomie développé par les parents et les professionnels de l’enfance. Cependant, cette description ne cache-t-elle pas un ensemble de normes peu propices au développement même de la posture autonome ?

Commençons par rappeler que, historiquement (et cela mériterait d’être nuancé) l’autonomie est à associer à la Modernité et à l’accès, égal pour tous, à une reconnaissance de citoyen et donc d’individu capable et désireux de penser par et pour lui-même.

La nécessaire verticalité

La place actuellement donnée à l’enfant dans le modèle occidental participe du mouvement de démocratisation de la vie familiale. Celui-ci est centré sur la reconnaissance de la spécificité de chaque membre de la famille. Dire cela n’implique cependant pas une égalité des positions. Apparaît ici un premier risque à ne pas pondérer la « place au centre » de l’enfant. En effet, si nombreux sont les pédiatres et psychologues à nous rappeler que l’enfant est une personne, et qu’il doit être reconnu tel, ils sont tout aussi nombreux à nous dire qu’il s’agit d’une personne en devenir qui a besoin d’être accompagnée. Il s’agit que l’enfant devienne autonome certes mais cet apprentissage à poser ses propres choix se fait au fil des expériences et des maturations psychiques et sociales. Pas question donc de laisser l’enfant mener son chemin sans l’attention et, surtout, sans le cadrage de l’adulte, au risque de le plonger, avant tout, dans l’angoisse.

Il n’est donc pas fait offense à l’autonomisation de l’enfant lorsqu’un adulte, parent, instituteur, encadrant, rappelle, par exemple, à l’enfant de dire bonjour quand il arrive quelque part, de remercier lorsque quelqu’un fait quelque chose pour lui ou encore de laisser de la place aux autres dans une dynamique collective.  Même si l’enfant rechigne. Au contraire, l’inscrire dans ces règles du vivre ensemble lui permettra, à son rythme, d’élaborer sa posture autonome.

Être une personne en même temps qu’un enfant

Pointer cela, c’est souligner l’impact des pressions actuelles à l’autonomie et les confusions qu’elles entraînent. En effet, avec le XXIe siècle, l’autonomie est de plus en plus envisagée comme une évidence. Comme si tous, nous étions à même, à tout âge, d’être autonomes. Cela s’observe, par exemple dans le champ de la petite enfance, à travers la valorisation incessante et les injonctions faites aux parents à soutenir l’autonomie du bébé. Or, bien plus que l’élaboration consciente nécessaire à l’autonomie, cette expression d’évidence entraîne plutôt quelque chose de l’ordre de l’obligation. « Bien faire » est alors compris, par certains parents, comme la nécessité d’une absence d’entrave, d’une ouverture aux expressions (voire aux pulsions) de l’enfant dans toute leur diversité. Il y a là confusion entre respect de l’impulsion et autonomie. L’enfant qui agit ou réagit en suivant ses seules envies du moment ne grandit pas plus en autonomie que celui qui dit « bonjour » ou « merci » parce qu’il a peur d’être puni s’il ne le fait pas. En revanche, si petit à petit il est amené à comprendre en quoi cela rend la vie plus simple ou plus agréable, si, selon le contexte, il peut décider de la forme qu’il donnera à ce salut (un bisou systématique ou une poignée de main ou une simple parole), là il commence à acquérir une posture autonome. Il ne s’agit pas d’imposer à l’enfant un comportement ou une limite à son comportement mais, en tant qu’adulte référent, d’être à même -et d’être reconnu pour cela- de tenir un positionnement qui cadre et sécurise l’enfant tout en laissant place à son interprétation, à sa créativité et à la traduction qu’il en fait.

Être un parent en même temps qu’une personne

Dans ce contexte, le soin à l’enfant, au sens du care c’est-à-dire un soin qui ne se limite pas aux actes physiques et au matériel, est devenu, aujourd’hui, un engagement exigeant et compliqué. Aux parents, la responsabilité de se construire « experts » et de maîtriser les bonnes pratiques. À eux encore, face au bébé, à l’enfant, à l’adolescent, de trouver outils, énergie et patience pour accompagner l’enfant-personne vers sa réalisation de soi, pour lui permettre de tâtonner à trouver sa voie.

Cette évolution inscrit le parent dans une tension fondamentale. En effet, d’une part, le discours dominant insiste sur cet investissement parental dans l’accompagnement de l’enfant. Mais, d’autre part et parallèlement, le même discours social de référence pointe la nécessité individuelle du développement personnel. Or, être parent, c’est, entre autres, accepter, pour un temps, d’investir l’attention à l’enfant et de réduire le temps du « juste pour soi ». La difficulté, pour le parent, tient dans le fait que ni l’investissement de l’enfant, ni la réduction d’investissement de sa vie personnelle, sociale et professionnelle ne sont socialement valorisés ou vus comme légitimes. Souvent alors, les parents tentent la quadrature du cercle au risque de s’y perdre. Dans ce contexte, l’adage « il faut tout un village pour élever un enfant » prend tout son sens et donne une place essentielle aux professionnels de l’enfance pour, en alliance avec le parent, penser les spécificités de cet accompagnement.

Vers la force du collectif

Ainsi, s’il est essentiel de donner à l’enfant sa place dans la famille et dans le monde, assurer une place « à sa mesure » est ici le maître mot. Or, cette mesure implique nécessairement un cadrage de la part de l’adulte, parent et professionnel, qui confrontera l’enfant aux limites et lui permettra à la fois de les intégrer ou d’essayer de les contourner. C’est ainsi aussi qu’il apprendra à dissocier les possibles et les impossibles dans le cadre du vivre ensemble et qu’il élaborera son chemin vers l’autonomie.

Ce cadre est fondamentalement social et collectif. Si les appartenances socio-culturelles diverses renvoient à des référentiels différents, vivre en société implique une collaboration et une reconnaissance des différents espaces qui s’entrecroisent, familiaux, scolaires, publiques … C’est là qu’il y a place pour le développement d’une « co-éducation ». Ouvrir le dialogue sur les différences de règles mises en place à la maison et dans les milieux d’accueil. Construire la confiance afin d’élaborer un cadre commun qui ferait pont entre le cadre respecté en famille et ceux des différents milieux de vie de l’enfant. Tout cela permet d’établir une alliance éducative entre adultes pour penser l’autonomie de l’enfant en lien avec le bien-être individuel et collectif.

L’émergence de cette alliance est aussi (surtout ?) dans les mains du professionnel et il est essentiel qu’il y invite le parent. Pour ce faire, il est important que le professionnel exprime sa reconnaissance de la course d’obstacles, souvent assez solitaire, que le parent mène au quotidien. C’est en reconnaissant autant les compétences que les difficultés au quotidien du parent, en reconnaissant les tensions dans lesquelles il est pris et la fatigue, le découragement, l’impression de ne pas être pertinent qui peut en découler que les bases d’une confiance commune seront tissées. Une confiance qui permettra de parler des règles éducatives, nécessaires au bien-être de chacun des protagonistes. Une confiance qui permettra d’aborder les différences entre les règles de la maison et des autres endroits fréquentés par l’enfant et de construire ensemble des limites partagées selon les espaces de vie.

Ensemble, via l’agir collectif impulsé par cette alliance, se travaillent alors les parcours à l’autonomie.

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