[Texte] Quelle place pour notre téléphone personnel dans nos pratiques professionnelles ?

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Au fil du temps, l’omniprésence du téléphone a rendu les frontières entre sphères professionnelle et privée de plus en plus poreuses. Au travail, messages, appels et notifications nous ramènent à notre vie personnelle ; à la maison, les groupes WhatsApp de collègues, les échanges avec des parents ou des adolescents, ou encore certaines applications nous replongent dans nos responsabilités professionnelles. Ces sollicitations permanentes génèrent fatigue et confusion. Cette dispersion de l’attention complique notre présence pleine dans « l’ici et maintenant » et peut fragiliser nos relations, qu’elles soient familiales, amicales ou professionnelles et notamment avec les enfants et les adolescents que nous accompagnons.

Ne laissons pas les écrans faire écran

Dans un club sportif, une école, une institution, une crèche, nous occupons une place spécifique auprès des enfants. Notre qualité de présence, notre disponibilité à ce qui se dit, se vit, est essentiel, qu’il s’agisse de tout-petits, d’enfants ou d’adolescents. Cette attention portée tantôt à chacun, tantôt au collectif est un outil précieux pour nouer les relations éducatives.

Or, lorsque notre téléphone sonne, vibre, il nous ramène tout à coup à une autre sphère de notre vie, nous sort de ce qui est en train de se passer. À répétition, ces interruptions altèrent la qualité de notre présence. L’enfant ou l’adolescent perçoit que l’attention se déplace, qu’un message semble soudain plus important que lui. Chez le bébé, l’absence d’expression faciale - le « still face » - peut être source de stress : il ressent une forme de rupture dans la relation sans la comprendre. Il peut alors s’agiter pour récupérer l’attention de l’adulte ou, au contraire, se replier. De plus, la plupart du temps, aucune explication ne lui est donnée (« Je réponds à ce message et je reviens vers toi »), ce qui le plonge dans l’incompréhension, et cela renforce son sentiment de solitude.

Notre présence attentive est indispensable, non seulement auprès des bébés, mais aussi auprès des enfants et des adolescents, afin qu’ils se sentent entendus, écoutés, vus.

L’exemple, c’est nous

Nous sommes des référents, les petits et les jeunes nous observent, nous imitent. Si nous sommes sans cesse absorbés par nos écrans, que leur montrons-nous ? Comment faire entendre la nécessité de temps de déconnexion, voire faire appliquer des interdictions formelles de téléphone par exemple, en classe, en camp, en stage si nous n’en limitons pas nous-mêmes nos usages en leur présence ?

Cette question de la cohérence entre les paroles et les actes ne peut être dissociée de la politique de toute une institution. Mettre à distance notre téléphone sera d’autant plus compliqué s’il est sans cesse utilisé par notre direction pour communiquer avec nous ou si les parents eux-mêmes sont en demande de recevoir des photos, des messages pour savoir ce qui se passe en classe, en camp, en stage. La cohérence à tous les niveaux est essentielle pour que les règles, le cadre soient porteurs.

Prendre des photos ?

Pousser par un même élan enthousiaste que dans notre vie privée, nous prenons parfois en photo, avec notre propre téléphone, une activité, un moment, un enfant, souvent sans rien en dire, et la plupart du temps sans l’accord de ce dernier ni même en lui en disant quelque chose. 

Outre le fait que cela nous détourne de l’instant et baisse notre niveau d’attention aux besoins du groupe, cette pratique - surtout avec un téléphone personnel – doit être interrogée : que deviennent ces images ? Où sont-elles stockées ? Qui y a accès ? Quel sens ont-elles dans notre pratique ? Rappelons qu’en Belgique, le droit à l’image est protégé par la loi : photographier un enfant sans autorisation parentale est interdit, tout comme conserver ces images sur un appareil personnel. Mais au-delà du cadre légal, il s’agit aussi d’exemplarité. L’image d’un enfant a de la valeur. Comment leur apprendre à la protéger s’ils sont photographiés dans toutes les sphères de leur vie, souvent sans leur consentement, voire sont exposés sur les réseaux sociaux ?

Les enjeux de la communication

La manière de communiquer entre collègues, avec les parents, les adolescents devrait s’interroger en équipe. D’abord, comment faire en sorte de garder des échanges, des interactions bien réelles, hors des écrans ? Rencontrer en « vrai », parler en face à face avec les parents, les jeunes est nécessaire. Mais au-delà de ces échanges, comment faire en sorte que les canaux de communication virtuels, renforcent et soutiennent la relation éducative ? Comment gérer les messages et urgences qui surgissent le soir ou le week-end ?

Une réflexion collective pour penser ces enjeux de l’usage d’un téléphone tant professionnel que personnel est indispensable. Il s’agit d’une part de permettre à chacun de pouvoir poser un cadre et des limites claires entre ses espaces privés et professionnels et d’autre part de veiller à ce que les modalités de communication avec les parents et les adolescents soient portées collectivement, par toute une équipe, et ne reposent pas sur chaque individu.

Une réflexion d’équipe, une posture partagée

Comprendre les enjeux de la présence de nos téléphones sur les enfants est important pour pouvoir réfléchir collectivement à des pratiques partagées, de solutions : identifier des lieux et des moments sans écran qui s’appliquent à tous, enfants et adultes tout en restant joignable par d’autres canaux en cas d’urgence personnelle (le secrétariat, la direction, un téléphone fixe…). Laisser nos téléphones dans les casiers et s’octroyer quelques minutes pour les consulter ? Le laisser en silencieux et rangé durant toute la durée d’un cours ? Quant à la prise de photos, elle gagnerait également à s’interroger ensemble.

Penser collectivement nos postures éducatives, nos pratiques donne du sens à notre travail quotidien et permet à chacun de se reposer sur le cadre instauré par l’institution pour pouvoir se focaliser sur les aspects relationnels, pédagogiques...

Illustration : Quentin Van Gysel

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