La garde alternée : pas pour les tout-petits

Evoquer la question de la garde d'un tout-petit dans le contexte d'une séparation parentale soulève toujours des débats passionnels autour des droits du père, de sa place symbolique et réelle, des inégalités hommes/femmes en matière de proximité avec un bébé. Le sujet est délicat et se complexifie encore avec la réalité de l'allaitement et du congé de maternité, de la surcharge et de la fatigue, des émotions, colère et souffrance que génère la situation de séparation... Amener la réflexion à partir des besoins du tout-petit est une piste pour dessiner les modalités de garde qui, de toute façon, n'éviteront pas à l'un des parents un vécu d'injustice, de déchirement et de perte, et à l'autre des moments de ras-le-bol face au manque de relais.


 


Les besoins de l’enfant d’abord. Pourquoi ?


Pendant neuf mois, l'enfant dans le ventre de sa mère s'habitue à sa voix, au goût du liquide amniotique équivalent de son odeur, vit son rythme et est « pensé » par elle, touché, caressé à travers la paroi abdominale. À la naissance, en arrivant dans les bras de sa mère, le bébé a déjà une série de sensations connues. L'allaitement, quand il a lieu, vient ensuite prolonger et renforcer l'expérience sensorielle prénatale. Le monde dans lequel débarque un bébé est, pour lui, incernable, aléatoire. Sortant d'un environnement utérin où il était nourri en continu, baigné dans un liquide à température constante et dans des stimulations tamisées, le contraste avec le monde ex utero est impressionnant. Il éprouve la faim mais ne sait quand la nourriture lui sera proposée, il perçoit des variations dans son confort : fluctuation de température, de position, de sensation de sec ou de mouillé... mais ne sait ni quand ni comment réajuster la situation pour se sentir bien. Il profite des bras qui le bercent mais n'a aucune idée des durées et des moments dont il peut en bénéficier et, en effet, en dehors de ses pleurs qui ont pour fonction de battre le rappel, il n'a aucun pouvoir sur ce qui lui arrive, aucune prise sur son environnement ni intelligibilité de celui-ci.


Le monde qui l'entoure va doucement prendre sens pour lui à travers la répétition de séquences assez stéréotypées (éprouver la faim, pleurer, être pris dans les bras, entendre une voix familière, être nourri, retrouver une odeur, goûter le lait, l'avaler, retrouver le visage de l’adulte qui s’occupe de lui, être bercé, posé, changé...). L'articulation des différentes séquences entre elles s'organisera autour du point initial du nourrissage, premier besoin à satisfaire.


Ensuite, à quelques semaines de vie, l'enfant se calmera en entendant sa mère ou son père approcher car il aura pu faire suffisamment souvent l'expérience que la suite du programme consiste à être pris à bras et nourri, bercé, abreuvé de paroles portées par une voix connue... C'est bien la répétition et la constance des séquences et de « l'ambiance sensorielle » qui les entourent qui va petit à petit offrir au bébé quelques points de repères qui établiront les bases de son sentiment de sécurité.


 


L’indispensable continuité pour se construire un monde prévisible


Si le bébé se trouve confronté à des temps d'attente trop fluctuants entre le moment où il éprouve la sensation de faim et celui où il reçoit réponse à son besoin, ou si la manière dont l'adulte qui s'occupe de lui et les apports sensoriels (odeur, voix, tonicité) sont trop variables, le nourrisson ne pourra saisir de quoi est fait son environnement et apparaîtra alors une insécurité liée à son vécu de discontinuité. Notons que l'expérience relationnelle qu'il fera avec l'adulte référent a aussi son style propre et la constance de ce style lui est également nécessaire pour installer ses repères.


Le jeune enfant, soumis à des variations de personnes, d'ambiance, de temporalité, de style, de lieu va avoir davantage de mal à cerner son petit monde et ce côté aléatoire le maintiendra dans un sentiment d'insécurité. Sa notion subjective du temps n'a rien à voir avec celle de l'adulte ; des perceptions de durée sont à la mesure de sa petite existence : une heure peut représenter un jour. Son expérience de continuité est donc très rapidement mise à mal.


C’est la raison pour laquelle il est souvent préférable que, dans les premiers mois de la vie de l’enfant, l’hébergement soit assuré par une seule personne, généralement la mère.


Autour de 8 mois, l'enfant va fixer non plus seulement des souvenirs de sensations mais - à petite dose - des images des visages familiers. Moment sensible où toute séparation le plonge dans des angoisses effrayantes, où toute confrontation à des visages nouveaux agite en lui des peurs.


 


L’ouverture au monde


En fixant les images, l'enfant va s'intéresser aussi à ce que chaque personne a de singulier, à leur style relationnel, aux échanges intersubjectifs plus ou moins sensibles qu'il peut avoir avec les uns et les autres. Ce travail de comparaison se fait à partir de sa base de sécurité : ses figures d'attachement.


La constance de personnes, d'expériences, de sensations, d'environnements et les mots justes qui accompagnent, soulignent, soutiennent les actes seront fondateurs de la sécurité de l'enfant ; ce qui lui permet d'établir des liens entre les petits bouts d'expériences qu'il traverse, ce qui façonne sa notion de temps et ce qui réduit la sensation d'évoluer dans un monde aléatoire et discontinu.


Au fur et à mesure que l'enfant grandit, son univers s'élargira avec bonheur pour autant que son port d'attache soit clair, fiable et stable. Lors d'un simple déménagement un enfant entouré de ses deux parents peut déjà présenter des signes de déstabilisation et d'insécurité. Aux adultes, alors, de réduire au maximum les variations dans son environnement.


Si chaque situation familiale doit se penser avec souplesse en prenant en compte les éléments en présence, ressources parentales, fratrie… il importe de garder à l’esprit que la garde alternée pour un enfant de moins de deux ans n’est pas solution adéquate pour lui.


 


>In "Points de repère pour prévenir la maltraitance", collectif, Temps d'arrêt, septembre 2010.


 



 

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Commentaires

Cela fait plusieurs fois que je passe sur votre site sans y laisser de petit mot de soutient. Merci pour les informations que l'on peut y trouver !

Bravo et merci:)