Les professionnels face aux réseaux sociaux virtuels

Internet tel que nous le connaissons aujourd'hui existe depuis seulement 20 ans et pourtant est déjà passé par plusieurs (r)évolutions.

S'il s'agit d'un outil de communication et de partage du savoir extraordinaire, il éveille inquiétudes et questions quant à son usage, ses limites, ses dangers éventuels principalement à l'égard des enfants et des adolescents.

Le professionnel est d'autant plus perdu que ces nouveaux outils sont appréhendés de manière quasi naturelle par les adolescents baignés dans les technologies. On est arrivés, de fait, à une génération qui a toujours connu la société de l'information telle qu'elle s'est développée. On les appelle les digital native, ceux qui depuis leur naissance baignent dans les nouvelles technologies.

L'apparition soudaine de ce que l'on appelle réseaux sociaux virtuels pose d'autant plus question que leur implication, leur objet (le langage), est de l'ordre du réel au sein d'un outil virtuel. Les réseaux sociaux permettent à chacun d'être « ami » dans le virtuel avec des personnes réelles.
On choisit ses amis parmi toutes les personnes qui font partie de notre tissu social pour autant qu'elles fassent elles-mêmes partie du réseau social. Avec pour effet qu'une majorité des personnes connectées à internet fréquentent ces réseaux, adolescents comme professionnels.

Qui parle à qui ?

Mais la notion d'ami est floue. Est-on ami avec son employeur ? Un professeur est-il l'ami de ses élèves ? On imagine facilement que des problèmes d'autorité pourront apparaitre, des confusions de rôles entre enfants, adolescents et adultes si monsieur Dupont, professeur, met en ligne ses photos de vacance et qu'il est « ami » avec ses élèves.

La question et la pertinence d'être ami avec ses élèves ou jeunes dont on s'occupe mérite d'être posée. En l'absence d'une meilleure classification des différents groupes que l'on côtoie dans la vie réelle au sein de ces univers virtuels, il vaudra mieux ne pas être « ami » avec les jeunes dont on s'occupe. (N'est-ce pas d'ailleurs un principe de base en pédagogie ?)
Que chacun tienne sa place est un impératif éducatif. Même si il existe un certain degré d'écoute et de prise en compte de la parole de l'enfant par l'adulte, la relation, elle, doit rester asymétrique. Au risque, sinon, de créer de la confusion.

On peut d'ailleurs se demander quel sens donner au mot « ami » sur un réseau social par rapport au sens que ce mot possède dans le monde réel. Même si les adolescents font sans doute la part des choses, peut on se permettre d'avoir des codes différents selon l'espace d'expression ? (Les amis sur internet, en classe, à la maison... ont des statuts, des significations, des modes de rencontre très différents)

Le fait que les réseaux sociaux se pratiquent derrière un écran ne veut pas dire que les conséquences des actes posés soient virtuelles ou inexistantes. Parfois la portée d'une parole n'est pas mesurée : l'émotion déposée dans son espace social s'adresse à la fois à personne et à la fois à tous les amis virtuels.

Image, écran, miroir

La multiplication des images (en rue, sur écrans, prises avec un simple GSM), et les changements dans la relation à l'image sur les réseaux sociaux est telle qu'elle est en train de modifier les relations des uns aux autres ainsi que la construction de la personne.
La possibilité de mettre des photos, de se présenter sous son plus beau jour (ou pas), de déposer ses émotions, d'être instantanément soumis au regard, aux commentaires, aux critiques de ses « amis » (ou pire, l'absence de réaction) pourra être mal vécue par un adolescent justement en plein questionnement sur son image et les changements physiques qui se déroulent.
La course aux photos les plus léchées, aux images les plus fortes, à ce que l'on est prêt à dévoiler pour satisfaire son narcissisme ainsi que la curiosité des autres est quelque chose qui vaudrait également la peine d'être mis en réflexion.

Temporalité

Tous les nouveaux moyens de communication, que ce soient les mails, les sms ou la messagerie instantanée ont comme point commun l'accélération des échanges. Ce que l'on a gagné en temps on l'a souvent perdu en faculté de réflexion. Tout passe par l'écriture, même si la temporalité ressemble à celle du langage oral. On pense par exemple aux échanges rapides par chat qui ne permettent plus la prise de distance.
De plus, le fait que tout soit écrit et conservé indéfiniment rend difficile l'oubli et la médiation.
Enfin, le rapport au corps est différent: seul devant une feuille blanche, on est dans un rapport physique à l'écriture. Seul devant un clavier, la démarche est plus mécanique, désincarnée.

Il sera intéressant pour le professionnel d'expliquer ces notions aux ados qui ont bien souvent une meilleure maitrise de la technologie mais pas spécialement le bon sens ni les connaissances nécessaires des enjeux en présence afin de limiter ce qu'ils publient sur internet.

C'est également l'occasion d'aborder des notions telles que vie privée, respect de soi, différence entre vie intime et vie publique. Dans le réel !

 

 

>In "Points de repère pour prévenir la maltraitance", collectif, Temps d'arrêt, septembre 2010.

 

 

Pages qui pourraient également vous intéresser

Etre « ami » avec ses élèves sur facebook ?

Un entretien avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste (01:47)

Enfance et risques d’Internet : mythes et réalités

Internet, au même titre que tout progrès, comporte sa part de nouveaux risques. En permettant de dupliquer à des millions d’exemplaires la pensée humaine, l’imprimerie a servi aussi bien à...

Internet, les jeux vidéo... et les identités plurielles.

La technologie ambiante n’est pas sans influence sur le développement de l’enfant. Il se construit aujourd’hui...

Une règle de vie avec les écrans : le dialogue en famille

Un entretien avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste (01:30)

Internet et les conduites suicidaires chez les jeunes

Un entretien avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste. (03:12)