[Glané] Face à l’épidémie de Covid-19, « la désenvie… ou quand l’étrangeté s’installe »

Dans une tribune publiée sur le site de l'OBS, la psychiatre Manuelle von Strachwitz, offre une lecture intéressante sur les effets de la crise que nous traversons actuellement et dont voici quelques extraits : 

"La désenvie dit la tentation de ne plus voir ce qui est tant montré, de partir le plus loin possible, de ne pas se heurter à chaque pas aux signes évocateurs du risque"
[...] Cette relation de confiance avec le monde, le tranquille postulat de sa continuité, trouve ses racines dans nos premiers liens, dans la relation avec ce que Winnicott [pédiatre et psychanalyste britannique, NDLR] nommait « la mère suffisamment bonne ». Elle (ou les personnes qui prennent soin de nous pendant nos premières années de vie) nous introduit dans le monde, nous inscrit dans une continuité peu explicitée et peu questionnée, permet que nous puissions investir et explorer notre environnement avec un sentiment de sécurité suffisant. Et, même si quelques années plus tard nous sommes en conflit avec nos proches, avec la société et l’Etat dans lequel nous vivons, nous gardons le postulat non formulé de la continuité de l’existant. Nous supposons que le monde dans lequel nous nous réveillons fait suite à celui que nous avons quitté la veille en sombrant dans le sommeil. Inscrits dans de tranquilles répétitions dont nous sommes à peine conscients, construisant grâce à la familiarité des repères un sentiment rassurant de continuité, nous poursuivons nos vies.Nous supposons que le monde dans lequel nous nous réveillons fait suite à celui que nous avons quitté la veille en sombrant dans le sommeil. Inscrits dans de tranquilles répétitions dont nous sommes à peine conscients, construisant grâce à la familiarité des repères un sentiment rassurant de continuité, nous poursuivons nos vies.

[...] Lassitude, fatigue, refus
La situation actuelle a mis tout cela à mal, la mort est omniprésente, le risque sanitaire est amplifié par l’absence de mise en perspective (le nombre de morts dans une ville ou un pays, n’est guère rapporté à la population générale). Il ne s’agit pas de 20, 400 ou 30 000 morts, mais du voisin, du boulanger, de la grand-mère. La tragédie individuelle devient support d’identification. Nous ne sommes plus des vivants qui s’exposent par leur existence même à la certitude de la mort et au risque que celle-ci soit prématurée (notion toujours discutable) mais au contraire le risque est exposé. Il apparaît sur le devant de la scène, devient acteur au sens propre, et renvoie chacun d’entre nous à la béance de l’existence. Il sape la confiance et la possibilité de se projeter dans l’avenir.

Car simultanément, dans le sillage du risque de mort, est arrivée l’étrangeté. Elle s’est faufilée sous les trompettes de « la guerre », est entrée dans la cité vide, patrouillée et silencieuse. A Paris, l’on entendait les chants d’oiseaux et les sabots des chevaux de la garde républicaine, la police et les ambulances pouvaient filer de nuit comme de jour, sans sirènes dans les avenues vides. Depuis lors, l’étrangeté s’est installée, elle s’est insinuée dans notre quotidien, nous saute aux yeux dès que nous quittons notre appartement ou notre maison, choisissons de nous déplacer ailleurs qu’en pleine nature.

Et nous voyons naître une société bizarre dans laquelle fait irruption l’obligation d’une vie non contaminante, aseptisée, idéalement stérile.

Perte de notre sentiment de sécurité
Il me semble qu’actuellement nous sommes tous confrontés à cette situation de rupture, l’étrangeté que nous vivons dans notre société s’insinue dans notre vie privée, met en péril les liens, tranchés par les gestes barrières. La désenvie s’installe, remet en question nos repères, témoigne de la perte de notre sentiment de sécurité, trouble notre désir. Elle est favorisée par des discours politiques et médiatiques contradictoires, par la difficulté à construire une représentation cohérente du risque, par l’énumération quotidienne du nombre des morts, ici et ailleurs. Elle vient s’opposer à l’incitation à reprendre la vie d’avant, à consommer, faire des projets, à continuer à anticiper l’avenir comme si de rien n’était.

[...]

Se pose pour chacun d’entre nous la nécessité d’intégrer ces éléments du monde nouveau, de faire avec ce qui est bien souvent ressenti comme une violence, sous-tendu par la perte de confiance et la difficulté rencontrée lorsque nous tentons d’articuler ce qui concerne la maladie en elle-même, les débats sur les traitements et les vaccins, les retentissements économiques à venir, avec le discours politique et les mesures prises.

[...] 

Dans l’impossibilité de nommer plus précisément ce sentiment de béance du monde, chacun invoque par défaut son démon personnel, angoisse, dépression, alcool, repli, en oubliant que tous ces diables se nourrissent d’un même malaise dont il est à craindre la puissance de l’effet collectif au niveau de notre société.

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