France : Propositions de Chantal Jouanno concernant l'hypersexualisation des enfants

Chantal Jouanno, sénatrice de Paris, vient de remettre à a Ministre Roselyne Bachelot-Narquin son rapport  sur l’hypersexualisation des enfants. Nous vous invitons à lire ce document (161 pages) particulièrement bien documenté et proposant une certain nombre de propositions concrètes qui ont le mérite d'ouvrir le débat, notamment sur le niveau d'intervention souhaitable (Voir l'entretien avec Jean-Yves Hayez ci-dessous).

 

Extrait du communiqué de presse:


Alertée par ce phénomène de société, la ministre a confié en novembre dernier une mission à Chantal Jouanno, afin de dresser un état des lieux et de formuler des recommandations. L’hypersexualisation s’insinue, en effet, dans de nombreux domaines : publicité, mode, produits de consommation (strings, soutiens-gorges ampliformes, etc.) et évènementiel (concours de mini-miss).

La sénatrice a identifié les dangers et les conséquences de l’hypersexualisation sur les enfants, que ce soit en matière de sexualité ou de rapport au corps.

Le Centre d'analyse stratégique (CAS) s’est également saisi du sujet. La note du CAS remise à Roselyne Bachelot-Narquin analyse les mesures adoptées ou proposées à l’étranger depuis le début des années 2000, afin de protéger les enfants contre le phénomène d’hypersexualisation de l’espace public. Ces mesures s’articulent autour de deux axes : d’un côté, l’information et l’éducation, de l’autre l’encadrement des pratiques jugées abusives.

Parmi les recommandations formulées, la ministre retient notamment :

  • L’interdiction des concours de mini miss de moins  de 16 ans.
  • La mise à la disposition des parents d’informations pratiques, notamment sur l’usage du numérique par les enfants.
  • La rédaction d’une charte par laquelle les acteurs économiques s’engagent à lutter contre l’hypersexualisation.
  • La création d’un guichet unique d’information et la mise en place d’un système de signalement par les parents d’abus observés dans le secteur marchand ou médiatique via un site internet public.


En outre, la création d’une commission d’observation et de régulation du phénomène, qui a été proposée par la commission sur l’image des femmes dans les médias, est à l’étude.

Le rapport de Chantal Jouanno est en annexe ci-dessous.

 

Interview de Jean-Yves Hayez

Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile et professeur émérite à l’Université catholique de Louvain (Belgique), apporte pour 20 Minutes son éclairage sur ce phénomène.

Que signifie le terme d’«hypersexualisation»?

Ce terme n’est pas approprié, car il peut vouloir dire deux choses: soit on parle des jeunes filles, à partir de 9 ou 10 ans, qui s’habillent de façon provocante, soit on parle d’un phénomène tout à fait différent, le fait que davantage d’enfants ont une activité sexuelle. Ce n’est pas la même chose, car en s’habillant de façon provocante, les enfants ne cherchent pas du «sexuel», comme le sous-entend le mot hypersexualisation. On est plutôt dans l’affirmation de soi comme petit homme ou petite femme. On parle bien de «sexué», l’affirmation de ce que l’on croit être le féminin ou le masculin, pas de «sexuel».

Cette recherche précoce du sexué pose-t-il problème?

En ce qui concerne le phénomène illustré par les photos parues l’an dernier dans Vogue [une fillette de 10 ans maquillée et photographiée dans des poses lascives, ndlr], il y a deux problèmes un peu différents. D’une part, le groupe relativement étoffé de fillettes ou de préadolescentes, le tout-venant, qui s’habillent comme des «lolitas». Elles le choisissent, mais si elles existent, c’est aussi parce qu’il y a une société, qui, pour se faire du fric, les y pousse. Je le regrette un peu, mais c’est le problème de l’enfant consommateur, on les incite à acheter des tas de choses, y compris des vêtements. Ma position là-dessus, c’est de ne pas dramatiser, mais de ne pas se réjouir non plus. En tout cas, ce n’est pas avec des interdictions ou des décrets qu’il faut combattre ce phénomène, mais en donnant envie à l’enfant d’utiliser d’autres ressources –sa beauté, sa grâce- de façon moins sexy.

Et l’autre problème?

L’autre phénomène concerne beaucoup moins d’enfants: c’est le fait de les pousser à caricaturer les comportements adultes à l’excès, car venant d’enfants, ce sera plus vendu et ça aura plus de succès. Le petite vedette de Vogue ne pose pas pour ces photos dans le but de coucher avec la Terre entière. Derrière, il y a les parents et le magazine qui veulent du pognon, c’est un problème d’éthique dans l’utilisation commerciale des enfants. Ce sont des enfants qu’on pousse au vedettariat pour se faire du blé. On les pousse à faire des performances d’adultes, et cette instrumentalisation des enfants est tout à fait indécente. Pas à cause d’un éventuel dévergondage, mais à cause d’un non-respect de la personne en devenir et des valeurs à inculquer à l’enfant. En tant que défenseur des enfants, je suis choqué qu’on lui ait fait faire ça.

Cela peut-il avoir des conséquences sur le développement des enfants, leur sexualité présente ou à venir?

Dans la première catégorie, celle des «lolitas», les idées de l’enfant sont un peu brouillées par la publicité, la société de consommation, mais ça reste assez personnel. Les problèmes qui en ressortiraient, sur la sexualité des enfants ou jeunes adolescents, c’est du fantasme d’adulte. Dans la seconde catégorie, les enfants sont clairement poussés et conditionnés par les adultes. S’ils réassument ensuite ce comportement, ce ne sera pas dans l’idée de séduire, mais plutôt dans l’idée de gagner des concours pour du fric.

Quid des concours de mini-miss, que Chantal Jouanno souhaiterait encadrer, voire supprimer?

Pour ce qui est des mini-miss, il y a une confusion qui s’introduit dans les valeurs de vie et le projet de vie des enfants. Ils risquent de se mettre à penser que, pour réussir sa vie, il faut être le plus beau et gagner du pognon. Ce genre de confusion me fait peur, c’est une perversion du projet de vie. Je ne suis pas sûr que ces enfants se mettent à coucher à 12 ou 13 ans. Le problème se situe plus au niveau des valeurs de la vie.

Pensez-vous que, en France ou en Belgique, une intervention du législateur soit nécessaire?

Vous vous indignez plus fort en France qu’en Belgique de ce type de comportements, et souhaitez les régler de façon plus autoritaire. Ce n’est pas nécessairement aux parlementaires de protéger la société, mais plutôt aux parents et aux adultes, par le dialogue. Une intervention du Parlement sur ce sujet, je trouve que c’est excessif.

 

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