Campagne Ecrans : Après 12 ans

Après douze ans

L’accès aux écrans et notamment à un smartphone, nécessite pour les parents de s’interroger sur tout ce que cela implique. En effet, offrir un smartphone ou une tablette signifie donner accès à Internet. Les questions concernant les filtres, l’accès via la 4G, s’ouvrent et doivent se débattre avec l’adolescent : mon enfant est-il prêt à avoir accès à Internet en tous lieux et tout temps ? Est-il prêt à voir toutes les images qui circulent sur Internet et sur lesquelles il peut tomber, même par inadvertance ? A-t-il bien compris le fait que tout ce qui est posté en ligne y reste ? Que tout ce qu’il publie peut être vu ?...

A l’adolescence, les réseaux sociaux, les jeux vidéo en ligne deviennent un moyen de s’approprier des univers à soi, se tester, tester son rapport au monde hors du regard parental. Si cette nécessaire distanciation et séparation psychique s’effectue en partie via les écrans, l’adolescent ne peut faire l’économie de se séparer dans le réel, en sortant, en allant à la rencontre des autres, hors des murs de la maison.

Avec les enfants, les alternatives aux écrans sont nombreuses (jeux, activités physiques…), mais, pour les plus grands, elles sont parfois difficiles à trouver.
Le fait que les adolescents « trainent » dehors a toujours interrogé les adultes. Mais, depuis que les écrans ont pris une place centrale dans nos vies, ils cherchent moins à sortir pour se retrouver, ce qui rassure certains parents. Ce repli des adolescents vers l’intérieur est également encouragé par la société qui n’a jamais vu d’un bon œil les bandes de jeunes dans l’espace public.

Comment inviter les adolescents à trouver des plaisirs hors écran, à retrouver ce plaisir de passer du temps ensemble dehors où dans des lieux comme les maisons de jeunes, à faire du sport, de la musique, à imaginer des projets créatifs, des activités solidaires…

 

Les avantages des écrans

  • Les Jeux en ligne

Les jeux en réseau développent l’aptitude à travailler en équipe et la curiosité vis-à-vis des autres, en termes de compétence et de savoir. Ils incitent chaque joueur d’une équipe à se poser ces questions : Dans mes relations, qui sait faire quoi ? - Qui connaît quoi ? Et moi quelle est ma place ? Comment je peux être utile au groupe ? Cette aptitude une fois acquise peut rendre de grands services dans la vie personnelle ou professionnelle. Deux comportements y sont très répandus : l’altruisme, c’est-à-dire le comportement social qui a pour but ultime le bien-être d’autres individus, où les sujets altruistes reçoivent un bénéfice intrapsychique à adopter ce comportement d’aide ; la réciprocité sociale, c’est-à-dire la capacité d’un sujet d’interagir et de maintenir des échanges sociaux mutuels, par exemple répondre à une action positive par une autre action positive. La sociabilité dans le jeu de la majorité des joueurs se retrouve dans la vraie vie. S’agissant des valeurs morales, plusieurs études ont montré que les jeux qui valorisent l’entraide et la coopération (quitte à coopérer contre une autre équipe) ont le pouvoir, dans certaines conditions, d’augmenter ces comportements dans la réalité. En même temps, les utilisateurs ont de plus en plus souvent la possibilité de participer à des forums de discussion, aussi bien par écrit qu'oralement, et à des communautés intégrées dans certains jeux vidéo.
S’agissant des jeux de tir en première personne (FPS pour First Person Shooter), il a été montré que les joueurs ont des performances très augmentées dans diverses tâches d’attention et de perception rapide. Quelques heures d’entraînement suffisent (une heure par jour pendant 10 jours) pour améliorer plusieurs fonctions : l’acuité visuelle, l’attention visio-spatiale avec une meilleure résistance à la distraction, la capacité de changer rapidement de tâche et la capacité de prendre plus rapidement la bonne décision. En outre, dans chacun de ces acquis, le transfert d’apprentissage est remarquable : les acquisitions se transfèrent à tous les domaines de la vie. Mais le temps consacré au jeu est souvent excessif, et de nombreuses facultés n’ont jamais été testées : la cognition sociale, la compréhension des autres, la lecture…

  • Les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux permettent de rester en lien, de communiquer, d’échanger avec les amis, la famille.
Leurs fonctions ont énormément évolué et se sont multipliées au cours des dernières années : partager des vidéos, des photos, le quotidien, se mettre en scène, s’informer, se comparer, réaliser des contenus, montrer ses compétences (danse, chant…) …
Les adolescents y ont la possibilité de tester différentes facettes d’eux-mêmes, d’expérimenter, de tester leur rapport aux autres…des composantes essentielles à leur développement.

Pour bon nombre d’adolescents qui ne sont plus forcément autorisés à sortir, les réseaux sociaux constituent alors un moyen de mettre une distance entre eux et leurs parents, une manière de se séparer, de s’émanciper. Lieux de socialisation, ils leur permettent de s’intégrer, de développer leur réseau amical, de se sentir faire partie d’un groupe, d’entretenir leurs relations avec leurs pairs une fois à la maison…

 

Les dangers des écrans

  • Les jeux en ligne

Outre la question des contenus violents, le problème principal des jeux vidéo est lié à leur utilisation abusive de la part de certains mineurs. Pourtant, aucune étude scientifique ne permet à ce jour d’affirmer qu’il existerait une addiction aux jeux vidéo ou à Internet. D’autant plus que s’agissant des adolescents, le contrôle des impulsions n’est pas totalement installé avant l’âge de 25 ans : les mots « addiction » et « dépendance » qui définissent, de façon générale, la perte du contrôle des impulsions chez un adulte qui y avait préalablement accédé, sont donc inadaptés à la situation de l’adolescent. Les usages problématiques des jeux vidéo sont surtout un révélateur de problèmes sous-jacents : dépression, déficit d’estime de soi, anxiété sociale mais aussi violences scolaires, divorces, deuils… Le jeu devient alors une activité refuge pour mettre à distance la souffrance du monde extérieur. Certaines formes d’utilisation peuvent dès lors avoir des effets nocifs à long terme. Cela n’est toutefois que le fait de personnalités en souffrance.

  • Les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux peuvent être sources de problèmes et ce à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la manière dont ils sont conçus, pour capter, de manière insidieuse, toute notre attention, pour qu’on ait envie d’y revenir encore et encore, de scroller pendant des heures leurs contenus. Leurs algorithmes nous font perdre toute notion du temps, et nous poussent à sauter d’un contenu à l’autre sans pouvoir s’arrêter. Difficulté exacerbée pour les adolescents dont les capacités de contrôle de soi ne sont pas encore complètement acquises.

De plus, ces espaces sont devenus en quelques années de véritables machines à engranger de l’argent : publicités ciblées qui poussent à l’achat, influenceurs qui vantent sans cesse les mérites de tel ou tel produit, tout en se gardant bien souvent de mentionner les rémunérations qu’ils perçoivent. Pas simple pour les adolescents de garder la tête froide et ne pas céder aux sirènes de la consommation.  

Un autre risque vient du fait qu’en quelques années, les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information pour les adolescents. Or, ce qui s’y trouve n’est pas toujours vrai, beaucoup de fake news y circulent. Par ailleurs, les algorithmes font que petit à petit l’information qui nous est proposée découle de nos recherches précédentes. Celle-ci ne fait, alors, que nous conforter dans notre manière de penser. Renforcer la pensée critique des adolescents, les inviter à toujours croiser leurs sources, à aller consulter des sites variés, en débattre avec eux, confronter les points de vue, sont autant de pistes qui peuvent permettre de limiter cet écueil.

Concernant les éventuels impacts négatifs des réseaux sur la santé mentale des adolescents, les avis ne sont pas unanimes. Les études qui mesurent les interactions entre utilisation massive et dépression ou santé mentale en général sont loin d’obtenir des résultats unanimes. En outre, peu d’études sont longitudinales ; elles ne permettent donc pas d’identifier un lien de cause à effets. Ce sont souvent de simples corrélations qui sont mises en évidence.
Toutefois, certaines dérives des réseaux sociaux ont pu être observées par les spécialistes, entre autres, des risques liés au harcèlement en ligne, voire au revenge porn1 et une certaine distorsion de l’image du corps (créée par la pression constante pour atteindre un corps « idéal », forcément inaccessible).
Ces phénomènes ne sont pas nés avec les réseaux sociaux, mais ceux-ci contribuent à leur donner une nouvelle amplitude.

Concernant le harcèlement, bien qu’ayant toujours existé, celui-ci a pris une nouvelle ampleur avec les réseaux sociaux. En effet, les victimes ne sont plus jamais en paix. Auparavant, en rentrant chez elles, elles pouvaient trouver une forme de répit, mettre de la distance entre elles et leurs agresseurs. Aujourd’hui, le harcèlement en ligne rend la souffrance continue et donne une portée sans précédent au phénomène.
Le harcèlement, se caractérise par trois critères : l’intentionnalité, la répétition, et la relation d’emprise. La spécificité du harcèlement à l’ère du numérique est que celui-ci opère sur les réseaux sociaux, et ce par l’humiliation, la diffamation, l’usurpation d’identité, le partage de vidéos ou de photos intimes.

Le harcèlement virtuel se différencie du harcèlement classique par divers ingrédients. 

  • La viralité, c’est-à-dire le fait que chaque like, partage d’une photo intime, d’une humiliation… augmente sa visibilité. Le harceleur, ou plus généralement, les harceleurs créent ainsi le buzz, sont vus.
  • L’anonymat qui génère une désinhibition et peut susciter une escalade dans la violence des propos. L’écran donne l’impression que l’autre n’existe pas vraiment. Une identification à sa souffrance et l’empathie qui pourraient contrebalancer ce glissement sont amoindris.
  • L’illusoire absence de loi, les adolescents (et un certain nombre d’adultes) perçoivent l’espace numérique comme un « no man’s land » où les règles qui régissent la vie en société ne s’appliqueraient pas.
  • L’embrasement communautaire fait référence à la notion de groupe, qui a toute son importance dans ce phénomène car une surenchère nait du fait que les uns et les autres en rajoutent, se répondent, rient ensemble au détriment d’un ou des autres.

Le phénomène du revenge porn, qui peut être considéré comme une des formes de harcèlement, consiste à partager et diffuser, suite à une rupture amoureuse par exemple, des images à caractère sexuel obtenues dans le cadre d’une relation intime. Phénomène en augmentation, il interroge les professionnels. Comment mieux faire comprendre les risques encourus lorsqu’on partage de telles images dans une période ou l’éveil à la sexualité, le désir de plaire, la peur voire l’angoisse de la vraie rencontre, du corps de l’autre, est centrale ?
Les conséquences pour les adolescents de voir dévoiler ainsi un bout de leur intimité publiquement sont lourdes. En effet, Angélique Gozlan2 parle de désintimité : « Cet intime mis au-dehors est accaparé par un autre que soi et c’est l’intérieur même du sujet qui disparaît. Il n’y a alors plus de frontière entre dedans et dehors, entre soi et l’autre, entre privé et public. La désintimité pure est un instant catastrophique lié à une rencontre qui réduit l’histoire du sujet au moment présent. Cette atteinte traumatique et narcissique altère le Moi et la représentation que l’adolescent a de son corps et de lui-même ». Générateur de honte pour la victime, cela l’empêche généralement d’oser faire appel à un adulte pour sortir de cette situation.
Les adolescents ont plus que jamais besoin d’éducateurs qui abordent ces questions de la sexualité, de leurs peurs, que des espaces de paroles soient ouverts. Dans une société hypersexualisée ou beaucoup d’adolescents trouvent dans la pornographie une porte d’entrée sur la sexualité, des paroles contenantes d’adultes sont indispensables pour permettre aux adolescents de s’ouvrir sur leurs peurs, sur leurs questions, de démêler le vrai du faux, intérioriser des notions centrales telles que le consentement, le respect, le droit de dire non…

Concernant la question de la distorsion des corps, elle touche principalement les jeunes filles et survient quand ces dernières se comparent sans cesse aux femmes qui se présentent sous leur meilleur jour notamment sur des comptes Instagram. Des complexes, voire des troubles alimentaires peuvent apparaitre suite à ces comparaisons souvent ascendantes (on se compare à « mieux que soi »). A force de voir des filles aux corps parfaits, certaines se sentent dévalorisées et souhaitent modifier leur apparence3. Ce phénomène est petit à petit contrebalancé par le mouvement « body positive », qui prône sur les réseaux sociaux, mais également dans la société en générale (publicité, cinéma…), plus de diversité et l’acceptation de tous types de corps. Encourager les adolescents à suivre de tels comptes pour élargir leurs horizons, est une piste très intéressante pour leur montrer d’autres voies, les aider à s’affirmer et à s’accepter tels qu’ils sont.

Enfin, sur les réseaux sociaux, les challenges se succèdent à grande vitesse. Héritiers des « cap’ ou pas cap’ » si appréciés dans l’enfance. Si certains challenges peuvent se révéler source de créativité, renforcer des liens, constituer des rites de passage, d’appartenance dans une société qui en manque par ailleurs, ils peuvent parfois être plus dangereux (par exemple le défi qui consistait à ingurgiter une grande quantité d’alcool en peu de temps…) et nécessitent donc d’être interrogés par les adultes.
Il est donc intéressant, quand un challenge survient, de ne pas céder à la panique médiatique, d’en questionner le sens avec les adolescents, de les inviter à réfléchir à de chouettes manières de les détourner sans se débiner… Interdire revenant parfois à cet âge, à renforcer l’envie de relever le défi, il s’agit de ménager la composante risque et la composante sociale, sans en négliger l’une ou l’autre. 

1Qualifie le fait de rendre public des images obtenues dans un cadre privé dans le but de se venger et d’humilier (suite à une rupture par exemple
2Temps d’arrêt « Le harcèlement virtuel », Yapaka, 2018
3Pour la première fois de l’histoire, les chirurgiens plastique reçoivent plus de clientes entre 18 et 34 ans que de femmes de plus de 50 ans

 

Des repères clairs après 12 ans

Il n’est pas simple pour un parent ou un éducateur de savoir où placer les limites entre tous ces écrans et surtout comment parvenir à les fixer.

  • Une chose est certaine, elles seront toujours plus faciles à poser si elles existent depuis toujours et s’imposent à chacun au sein de la famille. Ces règles s’adaptent bien évidemment à l’âge, à la maturité, aux besoins de chacun… A l’adolescence continuer à mettre des règles, qui peuvent faire l’objet de négociations, est important tant il est quasi impossible pour l’adolescent de se réguler par lui-même.

  • Poser la question de l’utilisation des écrans par les adolescents impose, pour les parents et les éducateurs, de s’interroger sur leurs propres usages. En effet, l’adolescent est en permanence en train de traquer les éventuelles incohérences dans le discours des adultes. Il ne manquera donc pas de relever le fait que l’adulte lui demande de diminuer son temps d’écran si ce dernier passe son temps le nez plongé sur son smartphone… « L’exemple c’est nous ».

  • La question du smartphone dans la chambre, disponible en permanence peut être posée. Pourquoi est-ce si difficile d’interdire le smartphone au-delà d’une certaine heure ? En offrant des bulles sans écran, les adultes permettent aux adolescents de faire des pauses, de prendre du recul sur tout ce qui se passe en ligne en permanence. Pour ces derniers, cette coupure est compliquée, voire impossible, à s’imposer à eux-mêmes. Bien évidemment, cette règle peut évoluer en fonction de l’âge, de la maturité...
  • En tant que parent, s’intéresser à ce que son enfant fait sur ses écrans tant dans les jeux vidéo que sur son smartphone est essentiel. Sans entrer dans la sphère de l’intimité, de ce qui fait jardin secret, discuter ouvertement des écrans, de leurs intérêts… est indispensable. En comprenant son utilisation, les parents seront mieux à même de détecter une utilisation problématique d’une utilisation récréative, amenant créativité, rencontres avec d’autres, découvertes de nouveaux univers, expériences positives.

  • Si un adolescent passe trop de temps sur les jeux vidéo ou Internet, essayer de mieux comprendre ce qu’il y fait, ce qui le passionne autant permet de mieux appréhender si la pratique est problématique. Continue t’il à avoir des activités en dehors des écrans ? A t’il des connaissances techniques de codage, de graphisme qui dépassent la simple consommation ? Est-il l’auteur de contenu (vidéo, photos…) ou simple spectateur ? Joue-t-il seul ou avec d’autres ? Le cas où le jeune joue toujours seul, surtout dans les jeux en réseau, est le plus problématique. Celui où il joue avec ses camarades qu’il retrouve la journée est le cas le moins inquiétant. Car il fait alterner les rencontres réelles et les rencontres virtuelles et évolue avec son groupe d’âge. Entre les deux, il faut toujours encourager le jeune à rencontrer pour de vrai les autres joueurs avec lesquels il fait équipe dans le jeu.
     
  • L’expression de « pratiques excessives » est ambiguë. Une utilisation intensive des écrans jugée excessive par rapport à la moyenne n'est pas forcément un comportement pathologique, et elle peut même constituer un support de création, de socialisation et d’enrichissement. Il convient donc de toujours faire la différence entre les usages passionnels qui enrichissent la vie et les usages pathologiques qui l’appauvrissent.

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