Les inégalités vécues par certains publics (précarité, isolement, situation monoparentale, discriminations multiples, etc.) peuvent complexifier nos pratiques professionnelles. Nous devons ajuster nos pratiques à la singularité des situations rencontrées sur le terrain. Cela implique de déconstruire certaines de nos représentations à l’égard de ces publics car elles peuvent miner la qualité de la relation. Ces représentations prennent racine dans les rapports de pouvoir (de classe, genre, origine, etc.) qui façonnent la société. Ces rapports participent, à notre insu, à notre construction du monde et peuvent influencer l’accompagnement des familles et des jeunes.
Sortir du prêt à penser
Même si dans nos missions, nous sommes animés par des valeurs de respect, d’écoute et de soutien, nous ne sommes pas à l’abri de biais implicites et assez automatiques. Ceux-ci mènent à des préjugés et des discriminations dans la prise en charge. Ainsi par exemple, dans le secteur de l’enseignement, les décisions prises dans les conseils de classe peuvent mener à de la relégation scolaire des jeunes de divers horizons migratoires. Dans le sport, il est encore fréquent de valoriser certaines qualités sportives de façon stéréotypée et différenciée selon le genre et cela impacte les choix d’orientation sportive des jeunes.
Ces biais systémiques influencent aussi les pratiques de prévention et de prise en charge en cas d’inquiétude de maltraitance. Prenons la situation d’une maman qui s’inquiète d’une négligence de son enfant dans le milieu d’accueil et qui ne serait pas prise au sérieux car c’est une mère migrante jugée « désorganisée ». Imaginons la situation d’un adolescent vivant dans une famille considérée comme précaire dont le récit serait mis en doute par des intervenants qui associent la condition sociale de ce jeune à la violence. On risque alors de lui demander des preuves supplémentaires, de le considérer moins crédible qu’un adolescent issu d’un milieu favorisé avec le même témoignage. La question de la relativisation culturelle peut aussi être présente dans le secteur de l’intervention. Par exemple, les grossesses chez les filles Rom très jeunes peuvent être banalisées par les professionnels sous le prétexte de la dimension culturelle.
Des représentations qui agissent à bas bruit
Ces croyances teintées de stéréotypes ou d’idées reçues liées à l’origine, à la couleur de peau, à la situation sociale, à la culture, à la religion, au genre, … sont souvent invisibles, enracinées dans notre histoire collective, dans l’idéologie ambiante portée par les médias. Dans une logique de tripode (un support à trois pieds), les cognitions - ce que je pense- sont interconnectées avec les émotions - ce que je ressens - et les comportements - ce que je fais-, et peuvent influer sur la qualité relationnelle, et parfois même la qualité de la prise en charge. Le risque est alors de renforcer la marginalisation de certains publics. A cet égard, plusieurs travaux ont mis en évidence la racisation vécue par les femmes noires dans le domaine des soins. Celles-ci sont encore actuellement moins bien prises en charge au niveau médical (retards de diagnostic, sous-estimation de la douleur) car il subsiste une croyance que les personnes originaires du pourtour méditerranéen et particulièrement les femmes exagèrent leurs symptômes et leurs douleurs. Le stéréotype raciste se poursuit par ailleurs dans un phénomène d’invisibilisation des recherches menées sur le sujet par des spécialistes eux-mêmes racisés (cf. travaux de F. Fanon).
Injustice épistémique : quand on doute de la parole de l’autre
Les biais dans nos représentations affectent la manière dont nous écoutons, croyons ou valorisons la parole de quelqu’un. Cette injustice est dite « épistémique » car elle empêche l’individu (femme, enfant, personne d’une minorité) de se positionner comme producteur et sujet de savoir.
Mettre en doute un récit de discrimination, de violence ou de souffrance, accorder moins de poids aux propos d’une femme, d’un enfant, ou d’une personne minorisée sont autant d’expressions de ces injustices. Ces injustices sont par ailleurs souvent intégrées par les personnes qui en sont la cible, ce qui peut donner lieu à des phénomènes de silenciation (les personnes vulnérabilisées ne consultent plus les services d’aide, les femmes victimes de violence n’osent pas toujours porter plainte, etc.). En plus d’une silenciation, les personnes disqualifiées socialement peuvent intérioriser les préjugés négatifs et dans un mouvement de tripode en miroir, perdre en estime d’elles-mêmes (émotion) et présenter des comportements accordés à l’image qu’on leur renvoie (baisse de performance, désengagement, évitement, etc.)
Malgré que ces processus soient bien documentés et depuis longtemps (l’effet pygmalion ou la prophétie autoréalisée sont des notions connues des travailleurs sociaux et pédagogiques), en pratique nous avons peu de prise sur le tripode et il reste compliqué d’agir sur nos représentations. Alors comment en tant qu’intervenant et intervenante, mettre en œuvre des pratiques professionnelles exemptes de ces biais et pouvoir accompagner dignement tous les publics ?
En tant qu’intervenant
La prise de conscience de ces biais constitue une étape importante d’une position réflexive. Les supervisions et les formations peuvent nous aider à déconstruire les préjugés. Gardons aussi à l’esprit qu’il est difficile de nommer la diversité sans « enfermer » autrui. En effet, relever les différences (d’apparence, de culture familiale, culturelles, religieuses, etc.), même dans une démarche de valorisation, peut être vécu par les individus comme une assignation à une identité figée. Pour éviter cet écueil, il est important d’inscrire ce processus de reconnaissance dans une réflexion plus globale, adaptée à l’âge des enfants, sur les rapports de pouvoir de la société. Par exemple, quand nous voulons valoriser certaines cultures (repas à thèmes, élocutions, …), soyons attentifs à ne pas sur-solliciter certains enfants sur des bases culturelles et sans en avoir discuté avec eux-elles au préalable. Nommer les stéréotypes, en discuter au sein des équipes, et se rappeler que chaque individu est unique permet aussi de réduire l’impact de ces biais. Être en vigilance par rapport aux biais et représentations stéréotypiques n’a pas seulement une portée individuelle, elle renforce la dimension d’égalité au niveau collectif et institutionnel. En luttant contre nos points aveugles, nous favorisons l’accès aux services publics par les personnes minorisées et discriminées. Enfin, il importe de penser la position asymétrique de l’intervention qui est propre à certains de nos mandats. Elle implique différents privilèges tels le pouvoir d’aider, d’apporter une réponse, …. Le reconnaitre, c’est pouvoir se placer « à côté » des familles et pas au-dessus d’elles, c’est leur laisser de la place, les écouter, créditer leur parole dans une démarche de justice épistémique. Cette posture d’humilité et de réflexivité soutenue par un cadre clair et un travail en équipe, permet de restaurer la dignité, l’humanité et la capacité d’agir des personnes.

