[Texte] Parentalité en contexte de fragilité psychique

Toute parentalité entraine questionnement, hésitation, deuils, remise en question.  Cette nouvelle identité en construction peut venir déstabiliser davantage encore les personnes en situation de fragilité psychique. Ces parents peuvent éprouver des difficultés à se mettre au diapason des besoins de leur enfant.  

Un parent qui se perd dans un discours ou des actes dont la cohérence est fragile, dont le thème est récurrent (symptômes de persécutions, complots, mysticisme…)  qui se sent particulièrement mis en danger par son bébé ;   un parent qui considère son enfant non pas comme un petit à aider à grandir mais comme un interlocuteur à même hauteur, avec d’une part des attentes affectives, cognitives ou comportementales disproportionnées vis-à-vis de lui et d’autres part une absence d’attention quant aux besoins primaires liés au stade de développement de l’enfant, sont autant de situations qui peuvent fragiliser le devenir de l’enfant.

Ainsi, le parent fragilisé est mis à mal dans sa fonction de soin à l’enfant et d’accordage émotionnel, laissant l’enfant dans une discontinuité d’investissement et une imprévisibilité. Tant les besoins primaires qu’affectifs sont pris dans cette imprévisibilité, en sachant que des manquements aux soins primaires, si ils sont mieux tolérés par les plus grands, sont loin d’être anodins pour les plus petits et peuvent les plonger dans un état de stress nocif.

Se développer avec un parent fragile psychiquement

Être enfant d’un parent en situation de fragilité psychique, c’est être à tout âge et à tout moment attentif envers le parent, lui-même intensément préoccupé par ce qu’il se passe dans sa tête. L’enfant développe peu à peu une attitude de parentification, s’adaptant parfois plus à son parent que ce dernier ne s’adapte à lui. L’insouciance semble alors s’éloigner.

Pour les plus petits, l'enveloppe psychique ainsi précarisée vient potentiellement mettre à mal le processus de construction, qui se base sur la prévisibilité des ressources et la juste distance toi/moi. Les professionnels observent alors parfois des enfants en retrait, éteints, ou au contraire agités, tendus, avec des retards de développement, des difficultés à respecter les limites, aux modes relationnels imprévisibles et difficilement décodables par l’entourage.

Quand l’enfant grandit, au moment de l’investissement du groupe social, c’est la préoccupation et parfois la honte du parent différent qui freine son engagement dans le monde extérieur.

Accueillir l’enfant et sa famille en situation de fragilité psychique

Les personnes en situation de précarité psychique sont souvent bien au fait, si pas cognitivement du moins émotionnellement, de leur discordance avec le groupe social, source de souffrance car les empêchant de fonctionner de manière souple et fluide dans l’environnement social. Se sentant en décalage avec les autres, ils ont bien souvent l’impression que les observations des professionnels les mettent en danger, suscitant alors déni, méfiance ou agressivité.

Parfois aussi, soit parce qu’ils ne partagent pas toujours les codes sociaux communs, soit par ce qu’ils viennent réveiller en nous d’émouvant ou de rejetant, les relations tissées entre les professionnels et ces familles sortent du cadre habituel. Un défi majeur sera de trouver pour le professionnel un ajustement singulier afin de ne pas se retrouver dans une relation trop proche ou trop distante, mais aussi trop responsable, pour pouvoir être engagé, sans se sentir émotionnellement débordé.

La configuration familiale de l’enfant est bien souvent déterminante pour sa prise en charge par son milieu d’accueil. Il est parfois fort angoissant pour le professionnel de se trouver dans la zone grise de l’inquiétude pour l’enfant dont on ne sait jamais vraiment si la sécurité physique et psychique est assurée. La présence régulière dans la vie de l’enfant d’un co-parent, un conjoint, un grand-parent, … peut offrir un autre point d’appui rassurant sur la réalité du quotidien de l’enfant, y compris ce qui échappe à la vue des professionnels. La structure d’accueil du jeune ou de l’enfant fait alors, plus que pour d’autres, office de stabilité et de liaison afin que les différentes zones de sa vie ne soient pas morcelées mais que puisse exister une certaine continuité.

Un réseau soutenant autour de l’enfant

Pour accompagner ces familles, il est essentiel, en tant que professionnels, de pouvoir partager ses préoccupations tout d’abord avec le parent, et de s’appuyer sur un réseau collaboratif constitué d’autres professionnels référents de chaque membre de la dyade parent-enfant (médecin traitant, pédiatre, psychiatre, assistant social...) afin que chacun puisse préserver sa mission d’accompagnement sans être débordé par ce qui sort de son cadre.

L’intégration du parent à ce réseau collaboratif en tant que partenaire de soin de l’enfant soutient son investissement auprès de celui-ci en valorisant sa compétence parentale, à ses yeux ainsi qu’à ceux de son enfant. Tous les parents, traversés par leur histoire, leur trauma, leur pathologie, tentent de faire au mieux pour leur enfant en fonction des représentations et attentes qui leur sont disponibles. A nous de les rejoindre autant que faire se peut, en partant de l’enfant et de la préoccupation commune autour de son développement, dans une approche d’empathie et de co-construction, et non de jugement et de prescription. Ceci permettra de tisser une relation de confiance sur laquelle l’enfant pourra lui aussi s’appuyer pour se rassurer et tisser en retour la relation avec son parent. 

Cette collaboration parent-professionnels, si elle est cohérente et solide, pourra permettre à l’enfant de se dégager de certaines préoccupations et de s’autoriser à réinvestir son propre univers d’enfant.

Aux yeux de l’enfant, son parent est unique. Il est essentiel de reconnaitre le parent dans sa valeur intrinsèque et irremplaçable aux yeux de son enfant.

Soutenir le parent revient alors à soutenir l’enfant.

 

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